mardi 7 avril 2015

Le Roi Roorik de Wyek




Comme tous les soirs, Roorik le bon tzar des Cäwolsz de l’Almavir riait à gorge déployée devant le numéro comique de ses saltimbanques. C’était chaque fois la même parodie bien turlupine d’une partie de chasse dont les personnages auraient trop bu. Les Cäwolsz sont de petits monstres de la famille des félins qui vivent sous terre et ne se révèlent que très rarement aux animaux de la surface que sont les renards, les chevaux ou les humains. La cour du royaume sous-terrain de Wyek s’adonnait au festin perpétuel. Ce soir-là, pendant le spectacle des fous de Roorik, Anthelme, assis à sa place habituelle à la droite du souverain, plongea le regard dans les reliefs luisants de son assiette. Il se demanda avec effarement combien d’années avaient pu s’écouler depuis qu’il paressait en ces lieux, dans le doux confort de l’hospitalité de ses amis les Cäwolsz, loin sous les collines de l’Amavir.

Les fous terminèrent leur bouffonnerie sous un tonnerre d’applaudissements. Comme s’était la coutume, Roorik-le-Roux demanda alors à Anthelme de narrer à la cour ses aventures dans la lande de Thulle, empire légendaire s’étendant au-delà des terribles mers de glace et de neige tout au Bout-du-Monde. Et Anthelme recommença pour la mille-deux-cent-septième fois son récit. Les convives connaissaient l’histoire par cœur et certains ne se cachaient plus pour chuchoter entre eux, alors que d’autres en profitaient pour aller faire leurs besoins dans les couloirs attenants à la salle des banquets. Roorik, lui, était suspendu aux lèvres de son vieil ami et redécouvrait chaque soir avec une jouissance renouvelée les péripéties de la narration.

Tout à coup, Anthelme s’interrompit au beau milieu de son récit. Sans qu’il ne sache trop pourquoi, il en avait subitement eu assez. Il posa les yeux sur son vieil ami le roi. Puis il balaya la salle du regard, examinant l’un après l’autre les visages si familiers des pique-assiettes. Stupéfait,  il réalisa qu’outre Roorik, il ne comptait pas un seul ami dans tout le royaume. Il regarda le roi à nouveau et le considéra pensivement. Le souverain était un grand viveur, qui n’avait d’autre préoccupation que ses plaisirs, ceux de la table, du jeu et de la chambre à coucher. Il avait hérité d’un bel empire et vivait depuis sa plus tendre enfance sous la protection des trésors accumulés par ses ancêtres héroïques. Il ne savait pas lire, n’entendait rien à la musique, crachait sur les peintures et les fresques, jetait les sculptures par terre, balançait les bouquins au feu, refusait même les plus rudimentaires conversations, bref, ne pratiquait aucun art, mis à part celui bien obligatoire de la grande-hallebarde de Wyek. Sa vie entière tournait autour de ses libations, pour le financement desquelles son peuple était forcé de se rompre le dos jour après jour au fond des mines de fer. Viandes rôties, grillades, venaisons, bières, khvas, hydromels, bouffonneries, femelles et bagatelles, voilà qui balisait l’univers de Roorik-le-Roux fils de Bohr, roi de Wyek, tzar héritier des Cäwolszs de l’Amavir. Et cette façon de vivre avait comblé Anthelme jusqu’à ce jour.

Le grand étranger se taisait toujours. Des murmures étonnés parvenaient des quatre coins de la salle des banquets. Anthelme se leva enfin, se tourna vers Roorik, et dit tout bonnement :

— Cher ami, je crois que je vais partir.

Une chape de silence s’était abattue sur l’assemblée. Le Visir et le Grand-Chamane se levèrent d’un bond. Le premier s’étrangla :

— Quoi ? Mais quoi ?… Que…

Le second tenta de maîtriser sa voix tremblante :

— Comment ? Mais… mais… mais…

Le roi Roorik se grattait la couronne.

— De quoi parles-tu donc, Anthelme, mon vieil ami ?

— Majesté, je dis simplement que je vais reprendre mon grand sac et repartir sur les chemins. Les oiseaux me manquent. Les forêts, les vallées, les ruisseaux, les étoiles, les brises d’été et la morsure des vents du nord en hiver… Ma vie me manque. J’ai adoré passer toutes ces années parmi vous, mais voilà, je dois poursuivre ma propre route. Ma voie me mène loin d’ici, loin de vous. Je suis, après tout, Anthelme-le-Vagabond.

Le silence s’approfondit encore. Personne n’osait plus respirer. On évitait de battre des cils de peur d’attirer sur soi la colère de Roorik, qui ne supportait pas d’être contrarié. La tête du suzerain semblait sur le point de se transformer en geyser. Le roi, tentant de maîtriser sa fureur, tordit sa chopine d’étain. Du khvas s’en écoula et alla dégouliner sur la nappe brodée. Il prit une longe inspiration, se cala dans son trône, et fit enfin, d’un ton narquois :

— Notre ami Anthelme a trop bu ! Allons, que la fête continue !

Tous les Cäwolszs éclatèrent de rire. Quelqu’un se mit à marteler sur un tambour dissonant et on entonna un chant rauque, à la fois guerrier et paillard, comme les Cäwolszs de l’Amavir les aiment. La chanson se termina dans les hurlements les plus stridents et tout le monde trinqua sept fois à la chance proverbiale de la lignée des Gyr, la dynastie tri-centenaire de laquelle Roorik était issu.

Une fois le calme relatif du festin revenu, Anthelme, qui avait trinqué avec les autres, un sourire serein peint sur les lèvres, posa son godet devant lui. Il se fendit d’une révérence vers le roi, d’une autre vers les notables et salua enfin la table des épouses qui se trouvait tout au fond, de l’autre côté du grand foyer. Se signant avec déférence, il ajouta :

— Adieu, mon ami, je vais partir tout de suite.

Roorik, cette fois, jaillit de son fauteuil de nacre et d’argent.

— Mais de quoi parles-tu, manant ? Tu crois qu’on me quitte ainsi, moi, Roorik, roi des Cäwolszs ? As-tu donc oublié que tu es mon prisonnier ? Tu resteras ici jusqu’à ta mort, Anthelme-des-royaumes-du-couchant. Tu n’as rien à dire à ce sujet. Je suis ton maître, que ça te plaise ou non. As-tu perdu la raison ? Oublie-tu que tu es enchaîné ?

Anthelme regarda ses chevilles et se rappela qu’en effet, on lui avait mis des chaînes, il y avait de ça si longtemps… Il ne s’en rappelait plus. Mais voilà, Anthelme ne voulait plus rester là. Alors il prit entre ses doigts le collier qui enserrait sa cheville droite et l’écrasa d’une pincée. Clic. La foule, terrifiée, recula vivement. Puis Anthelme fit éclater le fer qui retenait son autre jambe. Il ramassa tout l’attirail et tira légèrement sur les carcans, qui s’arrachèrent de la colonne de pierre à laquelle ils étaient amarrées. Il fit deux jolis rouleaux avec les attaches et les posa devant lui sur la table, puis il rangea soigneusement les fers au milieu. Il sourit au roi :

— C’est vrai, je ne me souvenais plus de cela. C’est étrange, pourtant. Nous sommes bien des amis, pas vrai ?

— Pour ce geste, ce crime de lèse-majesté, Anthelme, tu seras sévèrement puni ! Personne ne désobéit aux ordres de Roorik-le-Roux ! Gardes, archers, saisissez-vous de cet esclave, il est devenu fou !

Les archers encochèrent fébrilement et une pluie de flèches tomba sur Anthelme, qui se protégea le visage du revers de la main. Les missiles touchaient sa peau et rebondissaient par terre. Certains tirs mal ajustés finissaient leur course parmi les convives. L’un des grands marchands de la cité reçut un trait dans le bras et s’enfuit en miaulant. Lorsqu’une servante fut tuée par un jet de lance-pierre, les convives horrifiés se mirent à courir dans tous les sens.

— Bouclez les issues, cria Roorik. Que personne ne sorte ! Emparez-vous de l’insurgé !

La salle des banquets fut le théâtre d’une violente confusion. Anthelme devint très malheureux, car il aimait ses hôtes profondément. Tout le mal qui leur arrivait lui déchirait le cœur et il regretta d’avoir déclenché cette scène disgracieuse. Il songea à se rasseoir, à laisser tomber son idée de reprendre la route, mais il se rendait bien compte que c’était trop tard. C’était le type d’action qui, quoi qu’on y fasse, une fois entamée, ne peut plus s’interrompre avant sa conclusion naturelle. Anthelme avança d’un pas vers le tunnel Gloire-à-Gyr, qui menait au Grand Escalier Fortifié en passant par la Grande-Coupole. L’entrée du tunnel était verrouillée par la herse que venaient d’abattre les gardes royaux. Anthelme passa un doigt entre les puissantes barres de fer et retira délicatement la grille, en prenant bien soin de ne pas faire s’écrouler l’arche de pierre qui la soutenait. Il posa la grille sur le sol, se pencha et pénétra dans le couloir. Il avait conscience de toute la piétaille en armure qui tentait de s’accrocher à ses pieds et il évitait autant que possible de les faire tomber trop brutalement ou pire, de les écraser sous ses chausses. Il entendit les cornes de bataille résonner d’un coin à l’autre de la cité sous-terraine. Il fallait tout de même faire vite. Bientôt, toute la puissante armée de Wyek allait converger sur lui.

Anthelme parvint à la partie du tunnel qui s’élargissait un peu et put se redresser et se mettre à courir. Son plan était d’atteindre le Grand Escalier avant que la garnison de la Caserne du sud puisse prendre position pour lui barrer la route.

Presque à bout de souffle, la garde royale aux talons, Anthelme pénétra dans la Salle-de-la-Coupole, lieu des rassemblements, dont l’aire majestueuse était surmontée d’un d’un vaste puits creusé dans la montagne, coiffé d’un dôme de verre par lequel entraient les rayons dorés de la lumière du jour. De l’autre côté de la place se trouvait l’issue menant au Grand Escalier. Anthelme redoubla d’efforts pour y parvenir avant les soldats. Il jeta un œil derrière lui et vit que la troupe caracolait dans sa direction à moins de cinq coudées. Il arracha quelques Cäwolszs qui s’accrochaient à ses vêtements et les posa au sol. Il atteignit le centre de la salle, regarda devant et, vit qu’il était trop tard. Le tunnel menant au Grand Escalier vomissait des soldats en armure par centaines. Ceux-ci transportaient des armes de siège, balistes, catapultes, tours d’abordage… L’affaire prenait des proportions inattendues. Aux abois, Anthelme pivota sur lui même et vit que par tous les tunnels les armées du roi fonçaient sur lui. Piques, épées, glaives, dards, lances, hallebardes, arcs, arbalètes, lance-pierres, toute la puissance de l’empire des Cäwolszs de l’Almavir se dirigeait contre lui. Il cria :

— Stop ! Arrêtez-vous. Je ne vous veux aucun mal, voyons, mes amis !

Il reçut en guise de réponse une volée de projectiles dont un lui piqua la paupière et plusieurs entrèrent dans sa bouche. Il recracha tout sur l’armée qui se massait à ses pieds et une demi-douzaine d’assaillants furent tués net. Les chefs de guerre postés à l’arrière hurlèrent des ordres interdisant aux colonnes de reculer du moindre pas. Une équipe d’élite jaillit des rangs, portant un grand bélier de fer et de bronze. Dans une clameur suraiguë, ils s’élancèrent et souquèrent contre la chaussure d’Anthelme. Le coup ne creva pas le cuir de Silésie de ses chausses de marche, mais il sentit la piqure. Surpris, l’homme découvrait que ses amis de Wyek avaient des corps minuscules, que pour eux, il était un géant formidable. Il sentait confusément que sa perception se réajustait. C’était comme si des bouffées d’air frais entraient dans sa tête. Les épaisses brumes s’évaporaient et ses pensées devenaient de plus en plus claires.

Les chefs de guerre vociféraient des ordres et trois nouvelles volées giclèrent des rangs. Comme l’homme était encerclé, tous les projectiles qui le rataient allaient s’abattre dans les colonnes des armées d’en face et causaient d’affreuses blessures. Des pierres et des boulets se prenaient dans la chevelure du vagabond et retombaient sur les assaillants qui se pressaient autour de lui. Quel gâchis, pensa Anthelme. Mais il était trop tard, la bataille était engagée. Le sang avait coulé. La mort dans l’âme, il se décida à combattre.

Il commença par tenter de saisir de petites poignées de Cäwolszs pour les déposer le plus loin possible, mais leurs lances lui égratignaient la peau des doigts. L’un des plus forts parvint même à lui planter sa hallebarde dans la paume. Il échappa un cri. Résolu, il continua à avancer vers la sortie, écrasant les imprudents, balayant tout ce qui entravait sa route. Puis il commença à écrabouiller entre ses doigts les plus hardis, qui enfonçaient leurs piques dans sa chemise. C’était un horrible carnage. Les lourdes armures des grands chevaliers pulvérisaient les archers presque nus lorsqu’ils retombaient parmi les rangs, plus morts que vifs. Les moins courageux commencèrent à fuir, mais l’arrière garde se mit à les bombarder d’huile bouillante. Un mouvement de panique s’ensuivit et les quatre armées foncèrent pêle-mêle contre les pieds d’Anthelme, qui butait et trébuchait dans cette marée grouillante.

Il progressait vaille que vaille en direction de la sortie. C’est alors qu’il fut soulevé par les pieds et emporté par une force surnaturelle jusqu’à vingt coudées du plancher. Il gigotait, battait des bras, tentait de se libérer du filet invisible qui l’avait capturé. Rien n’y fit. À bout de souffle, épuisé, il finit par lâcher prise.

Son corps se redressa presque instantanément et il se retrouva debout dans les airs. Il se rendit compte qu’il commençait à contrôler sa position. Cela lui revenait par bribes. Chaque battement de son cœur lui ramenait un flot glacé de connaissances ensevelies. Les flèches rebondissaient sur ses jambes, sous ses crases, dans son dos, puis retombaient. Anthelme étira les bras de chaque côté de son corps. Comme un joueur de oud qui n’a plus joué depuis la nuit des temps, il retrouvait ses marques. Mais oui, il avait su, jadis. Il eut envie de s’élever, forma la pensée du mouvement, et son corps vola vers la coupole. Il regarda ses anciens amis, tout en bas. Il les contempla pour la dernière fois. Il continuait son ascension vers la lumière et souriait calmement. Il vit que certains cessaient le combat. Nombreux étaient ceux qui jetaient leurs armes. Un ou deux lui envoyaient la main en pleurant. D’autres se jetaient à genoux en pleurant. Il songea à regret qu’il allait devoir fracasser la coupole pour sortir. Cela le peinait, lui qui n’ignorait pas que sous le règne de Roorik, les artisans avaient perdu leur science. On ne comptait plus un seul orfèvre dans tout le royaume capable de réparer ce complexe ouvrage. Mais même cela, Anthelme le réalisait, était inévitable. Malgré la tristesse qui l’étreignait il sentait tout son être se gonfler de joie. Il parla et sa voix s’enfonça vers les profondeurs de la montagne.

— Je vous aime. Adieu. Et, mes amis…

Son corps, désormais léger comme une plume, gravissait l’air et s’approchait de l’azur. Il allait bientôt rompre les glaces de la coupole, franchir la dernière barrière, retourner à la surface. Il redevenait Anthelme-le-Vagabond.

— Mes chers amis… Tout est. Tout a été…

Il frissonna en songeant aux ruisseaux, aux bois, aux vallées, aux oiseaux, aux loups, aux poissons. Il prononça enfin :

— Tout sera.




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© 2015, Éric McComber