jeudi 27 novembre 2014

Bianca, le retour

Les sirènes, encore elles, se sont mises à mugir au début de la nuit hier soir. Puis le firmament déchaîné s'est mis à s'éclairer de stries blanches et poudreuses. Nous regardions fascinés, Modestine assise placidement sur le toit en pleine bourrasque, comme à sa bizarre habitude, Berthold posté de manière inquiète sur le rebord de la fenêtre, et moi, accoudé devant le son et lumière comme les vieux du Muppet Show. Lorsque le tonnerre a commencé à nous parvenir pour de bon, une jeune beauté prétentieuse est arrivée comme une fleur, l'air de rien. Nous l'avons avisée, collectivement stupéfaits, alors qu'elle rentrait dignement au bercail la tête haute et le pas altier. Seul détail faisant désordre, Bianca portait désormais sont pelage à la mode sac-de-patate. En fait, elle était parvenue (sûrement au bout d'efforts indicibles) à se mettre le collier en brassière. Qu'est-ce qu'on s'est marrés à ses dépens. Pas moyen de l'approcher, bien sûr. Je me suis armé de patience. Au pire, l'étranglement la tuera et je ferai mariner sa viande, me dis-je.

Je me suis réveillé ce matin avec sa tête ronronnante dans la main. Ouh. Au prix de quelques chairs déchirées et de modestes miaulements brisant la quiétude du petit jour, j'ai pu lui enlever sa brassière. Sept mois qu'on dort ensemble, il était temps, vous me direz.









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lundi 24 novembre 2014

De ces trucs qui n'arrivent qu'à moi

Tout commence, comme souvent, dans un moite et tendre bonheur. Je me suis couché assez tôt la veille, chargé des fatigues accumulées des jours qui ont mené à notre lancement de disque et aux concerts successifs. Moi qui suis lève tôt, lorsque j'ouvre enfin l'œil, j'ai la surprise de voir que la lumière a déjà envahi la chambre. Je suis cerné par mes petits fas ronronnants. Je zieute le mobile : 11:30. Eh ben. Ça c'est ce que mon ami Pierre Bangratz appelle la « masse gratinée ». Allons bon. Debout. Mais les chats sont si insistants… Carrrressse l'une, chatouille l'autre, oh-là-là, qui oserait se plaindre d'une telle vie d'ouvre-boîte ? Vient quand même le moment de s'arracher.

Parenthèse, j'ai eu des tas de chats et de chattes (honni soit qui mal y pense), mais la petite de cette portée, c'est mon tout premier cas difficile. Les six premiers mois, pas un ronron, pas un câlin, rien. Elle s'est arrangée pour que je ne la voie pratiquement jamais. J'ai choisi éventuellement une sorte de méthode d'apprivoisement, une caresse lors des repas, puis deux, etc. Au début, je la touchais et elle disparaissait au fond des étagères. Mais comme Modestine et Berthold ne l'attendaient pour finir la bouffe, elle a fini par accepter que je la touche un petit coup. Jusqu'à il y a moins d'un mois, lorsque tout a changé en quelques jours.

Un matin, je me suis réveillé avec cette petite chieuse entre les genoux. Le lendemain pareil. Ronronnante, en plus. Alors j'ai réussi à la caresser avec le pied. Soixante-douze heures plus tard, c'était 30 minutes d'orgie trois fois par jour. Va savoir. Fin de la parenthèse.

Fort de cette victoire, j'ai tenté une semaine plus tard de lui enfiler un collier anti-puces. Maman n'aime pas. Fiston non plus. Je peux m'attendre au pire. Eh bien, c'est les bras sanguinolents et tremblants de rage que s'est soldée cette première tentative. Vas-y ! Eh. Bon, donc, ce matin, dans la ouate sensuelle et intime de notre quatuor bienheureux, il n'y avait qu'une ombre, ces satanées puces, que les deux autres ont à peu près mises à la porte et qui, du coup, se retrouvent sur Bianca. Alors, je tente derechef de remédier. Je lui passe le collier déjà enroulé pendant le rituel des croquettes. Je me prends un tout petit coup de griffe, pas de quoi faxer le score du match à son oncle norvégien (si on en a un). Je récompense tout le monde avec un petit coup de gelée aux abats de je-ne-sais-quoi. Miracle. Tout le monde mange. Tout le monde se tait. Il me reste à resserrer un tantinet le petit truc, mais bon, je sais attendre. Je me fais un café. Les bêtes sont en cercle autour de moi, espérant malgré la jurisprudence une seconde platée de ces infâmes machins. Et c'est là que tout bascule.

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Bianca se gratte un peu, et tente de sortir du collier en reculant. Au début, c'est une valse tranquille et marrante. On la sent à peine agacée. Je souris, bienveillant. Les deux autres digèrent en chats de faïence. La rétive saute devant. Saute derrière. Tente un salto. Un triple lutz. Là, ça commence à chauffer. Je tente de calmer le jeu en m'approchant. Erreur. Sentant monter l'orgone, Modestine saute par la fenêtre, suivie de son petit Berthold amusé. Seconde erreur. La chieuse saute d'un bond maladroit sur le rebord de la fenêtre, perd l'équilibre et va tomber sur le toit. Ça va, c'est une chute d'un mètre. Je m'approche une seconde fois espérant apaiser quoi que ce soit. C'est un kebab de gaffes. Terrifiée à l'idée que je m'apprête à lui passer un second collier (je suppose), elle s'enfuit jusqu'au bord de la toiture et tente frénétiquement de s'arracher le machin. Ce qui devait arriver arrive. La patte coincée dans le collier. Eh l'ami. Mon café devra attendre. Je m'habille un peu. Je descends au studio et j'escalade l'échelle qui mène au velux. J'ouvre. J'appelle. Je l'entends qui s'approche, complètement dératée. Là, j'aurais pu, j'aurais dû me reculer, la laisser entrer, mais comme un con, comme une victime éternelle du syndrome du sauveur, je décide de monter dans l'échelle pour la prendre, mais pour ce faire, je dois d'abord écarter une véritable usine de toiles d'araignées, en évitant de blesser Boris, Jauris et Maurice, mes chevaliers anti-mouches. Lorsque j'arrive enfin au dernier barreau , les yeux révulsés de Bianca m'avisent et la voilà qui explose en l'air comme un feu d'artifice ! Un bond n'attend pas que le précédent soit complété, elle jaillit au ciel comme un saumon. Oh, là, là.

Je prends mon courage à deux mains et je monte d'un pas mal assuré sur ce toit à angle sec dont les tuiles sont couvertes de mousses et de végétations humides. Me voilà, plus proche de mon centenaire que de ma naissance, à midi presque pile, en train de piétiner sur les toits, place de la révolution, devant tout le village. Heureusement que les gens ne regardent plus que leurs téléphones en se baladant. J'entends un gamin :
— Papa y a un monsieur sur le toit.
— Oui, viens.

Avec mille précautions, je me traîne vers la minette qui a fini par s'aplatir dans sa terreur. Nous avançons en tenaille, Modestine à ma gauche, Berthold à ma droite. Soudain, catastrophe. Nouvelle détonation de nerfs, la voilà qui hennit, qui glapit, qui mugit. La voilà qui saute à deux mètres dans les airs, toutes griffes dehors. Et un bond à droite, un bond à gauche, elle est sur la cheminée de la voisine, ébouriffée, les oreilles folles, les yeux comme des balles de golf. Là, je sais que ça mal finir. Je me tais. Je ne cherche pas à m'approcher. Je tente quelques gestes pour l'amadouer, sans trop y croire. Ça dure un temps. Je décide de tenter une dernière fois le tout pour le tout. Je fais un pas. Ça recommence. Sauf que là, elle part dans l'autre sens, vers les toits inaccessibles de l'autre côté. L'écho de son hystérie nous vient de la gauche, puis de la droite, puis d'on ne sait où, jusqu'à ce que ses hululements cessent d'un coup sec. Plus un son. On ne l'entend plus griffer les tuiles, arracher les lichens. Silence total. Je prends mon courage inconsidéré à deux mains et dix orteils et je grimpe sur le toit de la voisine en me tenant aux briques de la cheminée, dont quelques unes explosent en fragments sous la pression de mes doigts. Je dois être devenu un surhomme. Je parviens au bout d'efforts inouïs à me rendre sur l'autre toit. Pas sûr de savoir redescendre, en plus. Nulle trace de Bianca. Pas un son. Je siffle (mes chats répondent à ça). Je tsip-tsipe. Je… Je… Ben, uhm. La mort dans l'âme, j'entame la descente. Je réussis à ne pas casser une seule tuile. J'en profite pour ramasser des traîneries sur le toit, tant qu'à faire. Il y a une cuiller (eh oui, beh), un cendrier, un thermomètre (je sais) et eeuh… une mini-nuisette noire (réclamer en commentaires le cas échéant). Et je descends les escaliers quatre à quatre pour me précipiter dehors. Je fais tout le tour du pâté de maison, deux fois. En sifflant. Rien. Nulle trace. Pas un son.

Bon, je dois être maudit. Encore une de ces histoires totalement absurdes où je prends un temps fou pour amadouer une chatte et juste comme on se met à s'amuser un peu, elle s'évapore dans la nature.









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