samedi 28 juillet 2007

DUBOIS, MARCOUILLER, DANSEREAU, NGUYEN



Voilà, je sors du placard ! Je ne me cache plus. Je suis diabétique type 1, insulinodépendant, comme on dit. Ma pharmacienne préférée et ses sympathiques associés m'ont offert tout plein de boîtes de médicaments ainsi qu'une coupure significative sur tous mes autres besoins, de l'insuline aux seringues (j'en amène 400), des piles rechargeables aux cachets en passant par les premiers soins et toutes les bébelles saugrenues qu'on croit nécessaire à l'accomplissement d'un voyage de ce type.

Pharmacie Jean Coutu
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jeudi 26 juillet 2007

La Traite - Description du Projet




Le 27 janvier 1756, mon ancêtre, Jarvis Cornelius Duncan, trappeur de son état, fit une prise exceptionnelle, une capture miraculeuse, une trappe légendaire. Qui n’a pas entendu parler de cet épisode marquant de l’épopée de la traite des fourrures ? Il avait mis la main sur une lontra canadensis argenãtus, une loutre platine des rivières !
Seuls les Kanienkehaka (Iroquois) en connaissaient les quartiers d’hiver, mais comme tous les amérindiens considéraient la loutre platine comme une divinité bienfaitrice, aucun n’aurait jamais même songé à la chasser. Pour des raisons que j’exposerai plus loin, Jarvis, être prosaïque et pragmatique, ne se sentait aucunement tenu par les croyances des Iroquois. Par contre, il avait passé tout sa jeunesse dans les Highlands à lire passionnément les contes et légendes Nordiques et connaissait la valeur qu’une telle découverte pourrait représenter à la cour des Rois de Prusse ou de Bavière. Il décida de saisir sa chance.

La lontra argenãtus avait été rayée de la carte de l’Europe au sixième siècle de notre ère. La peau de cette bête rarissime, mordorée, iridescente, devait — selon une légende teutonne remontant à la nuit des temps — donner à l’homme qui la portait une puissance sexuelle de nature divine. Toutes les représentations de Thor le montrent arborant un manteau de lutrinaplatin. On raconte qu’Alderich Premier, roi des Vandales, qui en possédait une, engendra pas moins de trois mille enfants avant de tomber sous les glaives d’une patrouille romaine dans la forêt de Bornholm.
Ayant eu vent de l’affaire, le grand marchand viennois Ralf Shascht Godefroy de Vilhelmblitz envoya un messager proposer à mon ancêtre la coquette somme d’un florin, huit shillings et trois sixpence pour sa trouvaille. Flairant l’arnaque, et surtout, voyant-là une occasion unique de faire joli voyage, mon arrière-arrière-arrière-arrière-arrière-arrière-arrière-grand-père refusa net et précipita toutes ses volatiles économies dans un passage vers les Europes.

Jarvis Cornelius Duncan était arrivé en Nouvelle-France dans des circonstances peu communes. Né dans les hautes terres de l’Ouest de l’Écosse (Kilchrenan), il avait suivi sa famille en Amérique lorsque son père, le moonshiner John Arrowsmith Duncan, avait acquiescé à une offre alléchante de refaire sa vie dans les Amériques et de prendre la direction d’une distillerie en Nouvelle-Angleterre.
À peine débarqué depuis une semaine du Princess Roslin, Jarvis fut kidnappé en pleine nuit par la bande du tristement célèbre Ahundak Kweï-Kweï (Bonjour Putois), qui exigea de sa famille une rançon de dix livres et trois mousquets.
Malgré ses dix-sept ans, mon ancêtre avait déjà le tempérament insupportable qui caractérise ma lignée. Colérique, irascible, retors, ivrogne, et surtout sexuellement perverti, Jarvis ne fut sans doute pas des plus surpris lorsque les négociations pour son rachat traînèrent en longueur. On chipota tant et si bien qu’au final, au bout de sept ou huit années, on l’oublia tout bonnement.

Sur ces entrefaites, Jarvis avait eu l’occasion d’apprendre à chasser le castor, le vison et la squaw, à telle enseigne qu’au moment de sa prise miraculeuse de l’hiver 1756, il était déjà, sans la moindre fourrure magique, l’heureux papa de 29 petits Duncan sautillant dans les tipis du village de Kanawake.
Cette affolante ribambelle n’était peut-être pas étrangère aux soudains désirs de voyage de mon irresponsable aïeul, mais force est d’admettre que l’attrait d’un retour à la vie moderne des cités du vieux continent devait peser sur son choix, Jarvis ayant toujours apprécié les luxes qu’offraient déjà à sa vigoureuse constitution les sombres replis d’Oban et les mystères diaboliques de Glasgow.
Le jeune Écossais devenu Mohawk, transportant son précieux chargement, suivit le chemin usuel du commerce de l’époque, transitant par sentiers et cours d’eau jusqu’aux Trois-Rivières, d’où lui et sa peau légendaire s’embarquèrent pour le port de La Rochelle. De là il prit place à bord d’une péniche qui glissa lentement d’un bout à l’autre de la France et traversa l’Ouest de la Prusse en pleine guerre, pour finalement aboutir aux ateliers Impériaux du Brandebourg. Là se produisit un de ces événements dont l’histoire est emmaillée et qui fait l’objet d’un sévère tabou dans ma famille, depuis bientôt 250 ans.

Je me propose de faire reprendre ce chemin, 250 ans plus tard, à la peau d’un descendant direct de Jarvis Cornelius Duncan, c’est-à-dire la mienne. Émile Duncan partira donc de Trois-Rivières en bateau vers La Rochelle, d’où il longera (à vélo) les chemins de halage jusqu’à Berlin, tout en rédigeant parallèlement les deux récits, séparés d’un quart de millénaire, mais aussi précisément calqués que possible au plan géographique. Il n’est pas prévu que ma peau serve de stimulant érotique au Roi de Prusse, mais, placé devant l’adversité, je trouverai bien un équivalent.

La Traite - Introduction




En 1756, un trappeur métis élabore le dessein saugrenu d’aller livrer en personne une fourrure légendaire à sa majesté le Grand Fredéric II, roi de Prusse. Il parvient à se rendre au Margraviat de Brandebourg au terme d’un voyage périlleux dans une Europe bouleversée par les guerres silésiennes. Une surprise ahurissante l’attend là-bas. Deux-cent-cinquante ans plus tard, jour pour jour, son descendant refait le même parcours, à vélo, ignorant lui aussi le véritable but de sa quête.

Roman historique ? Parodie de roman historique ? Roman écologique, éloge onirique des vertus de la lenteur, de la motricité biologique ? C’est tout ça et plus encore. C’est aussi une fusion entre l’histoire qui s’écrit et l’histoire qui se vit. Un carnet de voyage bitemporel, avec une jambe au dix-septième siècle et l’autre au vingt-et-unième. Rigoureusement historique, ancré dans les faits documentés et avérés de l’histoire, référencé, balancé, modéré, contre-vérifié, donc pur mensonge. Totalement déjanté, assimiliable à la rodomontade généalogique, inexact, approximatif au point de devenir caricatural, produit d’un délire éthylique poussé à son stade de déblatération homérique, donc limpide et cristalline vérité.

Ce gros nounours peut-il pédaler ? Oui. Contrairement à la rumeur, je suis en pleine forme. Je voyage souvent à vélo sur des centaines de kilomètres. Je possède l’outillage technique et physique nécessaire, qui a fait ses preuves.
Traverser l’Atlantique à vélo ? vraiment ?! Oui. L’hiver, la calotte glaciaire est… Quoi ? Mais non. Si possible, par navire. Sinon, par avion. Pas question de nage, de rames, de ski de fond. Je suis fou, mais pas sportif, quand même. Il y a une marge. Cet Atlantique, de toute façon, n’est pas au cœur des préoccupations du récit.
Ah ? Qu’est-ce donc, en ce cas, qui le taraude au point d’en faire un livre et de se déchirer les cuisses à pouloper d’un coin à l’autre de l’Europe ?


Je suis fasciné par l’histoire, la petite et la grande. Comme mon ancêtre illustre, je suis également témoin d’une époque charnière, impitoyable, grandiose, médiocre et aventureuse, qui verra d’immenses réseaux enchevêtrés entrer en collision et créer pour le meilleur et pour le pire, un monde nouveau.
Je suis également appelé à comparaître au procès du monde moderne, en tant que refusnik de l’automobile. À quarante-trois ans, je n’ai toujours pas passé mon permis. C’est une décision politique, sociale, mais surtout une question de plaisir. J’éprouve une grande jouissance à marcher de mes propres jambes, à me déplacer en sentant l’effet de la distance dans ma chair. Dans les milieux écologistes, on harange souvent la civilisation pétro-routière à partir d’une posture culpabilisante, à la limite, un calque modernisé de la bonne vieille et dégoûtante inquisition judéo-chrétienne. Pour ma part, je ne vois que joie, bien être et rédemption à voyager lentement, sans autre combustion que celle de mon dernier repas. Et je ne vois que du bien à l’idée d’en faire l’apologie de façon constructive, marrante et créatrice.