jeudi 26 juillet 2007

La Traite - Description du Projet




Le 27 janvier 1756, mon ancêtre, Jarvis Cornelius Duncan, trappeur de son état, fit une prise exceptionnelle, une capture miraculeuse, une trappe légendaire. Qui n’a pas entendu parler de cet épisode marquant de l’épopée de la traite des fourrures ? Il avait mis la main sur une lontra canadensis argenãtus, une loutre platine des rivières !
Seuls les Kanienkehaka (Iroquois) en connaissaient les quartiers d’hiver, mais comme tous les amérindiens considéraient la loutre platine comme une divinité bienfaitrice, aucun n’aurait jamais même songé à la chasser. Pour des raisons que j’exposerai plus loin, Jarvis, être prosaïque et pragmatique, ne se sentait aucunement tenu par les croyances des Iroquois. Par contre, il avait passé tout sa jeunesse dans les Highlands à lire passionnément les contes et légendes Nordiques et connaissait la valeur qu’une telle découverte pourrait représenter à la cour des Rois de Prusse ou de Bavière. Il décida de saisir sa chance.

La lontra argenãtus avait été rayée de la carte de l’Europe au sixième siècle de notre ère. La peau de cette bête rarissime, mordorée, iridescente, devait — selon une légende teutonne remontant à la nuit des temps — donner à l’homme qui la portait une puissance sexuelle de nature divine. Toutes les représentations de Thor le montrent arborant un manteau de lutrinaplatin. On raconte qu’Alderich Premier, roi des Vandales, qui en possédait une, engendra pas moins de trois mille enfants avant de tomber sous les glaives d’une patrouille romaine dans la forêt de Bornholm.
Ayant eu vent de l’affaire, le grand marchand viennois Ralf Shascht Godefroy de Vilhelmblitz envoya un messager proposer à mon ancêtre la coquette somme d’un florin, huit shillings et trois sixpence pour sa trouvaille. Flairant l’arnaque, et surtout, voyant-là une occasion unique de faire joli voyage, mon arrière-arrière-arrière-arrière-arrière-arrière-arrière-grand-père refusa net et précipita toutes ses volatiles économies dans un passage vers les Europes.

Jarvis Cornelius Duncan était arrivé en Nouvelle-France dans des circonstances peu communes. Né dans les hautes terres de l’Ouest de l’Écosse (Kilchrenan), il avait suivi sa famille en Amérique lorsque son père, le moonshiner John Arrowsmith Duncan, avait acquiescé à une offre alléchante de refaire sa vie dans les Amériques et de prendre la direction d’une distillerie en Nouvelle-Angleterre.
À peine débarqué depuis une semaine du Princess Roslin, Jarvis fut kidnappé en pleine nuit par la bande du tristement célèbre Ahundak Kweï-Kweï (Bonjour Putois), qui exigea de sa famille une rançon de dix livres et trois mousquets.
Malgré ses dix-sept ans, mon ancêtre avait déjà le tempérament insupportable qui caractérise ma lignée. Colérique, irascible, retors, ivrogne, et surtout sexuellement perverti, Jarvis ne fut sans doute pas des plus surpris lorsque les négociations pour son rachat traînèrent en longueur. On chipota tant et si bien qu’au final, au bout de sept ou huit années, on l’oublia tout bonnement.

Sur ces entrefaites, Jarvis avait eu l’occasion d’apprendre à chasser le castor, le vison et la squaw, à telle enseigne qu’au moment de sa prise miraculeuse de l’hiver 1756, il était déjà, sans la moindre fourrure magique, l’heureux papa de 29 petits Duncan sautillant dans les tipis du village de Kanawake.
Cette affolante ribambelle n’était peut-être pas étrangère aux soudains désirs de voyage de mon irresponsable aïeul, mais force est d’admettre que l’attrait d’un retour à la vie moderne des cités du vieux continent devait peser sur son choix, Jarvis ayant toujours apprécié les luxes qu’offraient déjà à sa vigoureuse constitution les sombres replis d’Oban et les mystères diaboliques de Glasgow.
Le jeune Écossais devenu Mohawk, transportant son précieux chargement, suivit le chemin usuel du commerce de l’époque, transitant par sentiers et cours d’eau jusqu’aux Trois-Rivières, d’où lui et sa peau légendaire s’embarquèrent pour le port de La Rochelle. De là il prit place à bord d’une péniche qui glissa lentement d’un bout à l’autre de la France et traversa l’Ouest de la Prusse en pleine guerre, pour finalement aboutir aux ateliers Impériaux du Brandebourg. Là se produisit un de ces événements dont l’histoire est emmaillée et qui fait l’objet d’un sévère tabou dans ma famille, depuis bientôt 250 ans.

Je me propose de faire reprendre ce chemin, 250 ans plus tard, à la peau d’un descendant direct de Jarvis Cornelius Duncan, c’est-à-dire la mienne. Émile Duncan partira donc de Trois-Rivières en bateau vers La Rochelle, d’où il longera (à vélo) les chemins de halage jusqu’à Berlin, tout en rédigeant parallèlement les deux récits, séparés d’un quart de millénaire, mais aussi précisément calqués que possible au plan géographique. Il n’est pas prévu que ma peau serve de stimulant érotique au Roi de Prusse, mais, placé devant l’adversité, je trouverai bien un équivalent.

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