lundi 29 octobre 2007

Simone, oh Simone !

Tous les hôtels de Beauvoir sont complets. Tous sauf un, il lui reste une place. Mais faut que j’arrive avant 17h. Après, le tenancier sera parti… jusqu’au lendemain. C'est dimanche !… Il ne veut pas m’attendre. Je dis qu’en cas de crevaison je téléphonerai, il veut rien savoir. Que j'arrive avant 17h, ou rien !…

Je pars donc tôt. Pas très tôt, parce qu’ici en cette saison, il fait zéro à 7 heures et 16 degrés l’après-midi. C’est pourquoi j’ai pris l’habitude de me mettre en route plus tard. C’est tout de même plus agréable de pédaler relaxe que les doigts et les pieds gelés. Mais ce matin, avec l'autre qui me pressurise à l'arrivée, je décampe quand même à 9 heures, dans la brume et le vent glacé.

Après les méandres de la veille, l'étape Bouaye - Beauvoir, ça va tout droit. Je m'attarde nulle part, je fais pas de photos. Je suis malade, j’ai cette contrainte de logement, je file un mauvais coton. Le vent de face, évidemment. Les collines, bof. Trop malade pour me plaindre ou réaliser que ça force. Record de roadkills. Un tous les 10 mètres. Une hécatombe. La route longe des points d’eau, des petits canaux, ça explique peut-être. Quoi qu’il en soit, c’est une incroyable autoroute de la mort animale. Pourtant, l’autre côté des fils paissent les chevaux et broutent les vaches. Pourtant, les vignes grimpent et les blés se dandinent. C’est comme ça.

Je prends une très courte pause à Bourgneuf. Jus d'orange, café, verre d'eau. Le café s'appelle le Cheval Blanc. Ah, ça c'est rigolo. Le patron y tient une cyclopéenne collection de briquets. Un petit caf sympathique où les habitués, mordus de foot, se réunissent pour voir les matches.

On passe souvent de drôles d’agglomérations de véhicules récréatifs, réunis en plein champ ou même sur des terrains qui semblent destinés à cet effet. Ce sont apparemment des groupes de Tziganes. Je les salue toujours et il me répondent souvent. Après tout, nous nous ressemblons. Je ne peux en dire autant des cyclistes. La moitié me regardent avec insolence, mais ignorent mes salutations. Plus ils sont jeunes et couverts de spandex, moins ils saluent. C'est ainsi.

De cette journée je vais retenir les lieux-dits aux noms impossibles que je traverse. Le Chemin des Bougons, qui croise la Couilleraie. Mais aussi La Mottonerie, La Baffrie, Le Bois-Flamberge, Saint-Même-le-Tenu, la Jerbretière, la Coche, la Carouère… Je passe mon temps à répéter les noms de patelins que je croise en rigolant. La grande agglomération du coin s’appelle Machecoul, un message important, en cette époque de consommation effrénée et de sexe performance.

À un moment, je traverse une région appelée Le Désert. C’est pas très désertique, comme désert. C’est pas l’Arizona, ni les Badlands. C’est pas non plus Death Valley. Mais bon, c’est toujours une aventure de traverser un désert, même habité, même foisonnant d’une luxuriante nature. Je ne manque ni d’eau, ni de nourriture, ni de force pour me rendre au bout. Je manque d’… Mais ça… Y en a nulle part.

C’est à un point de fatigue avancé et les deux bouteilles vides que je passe… La Coupelasse. Me voilà à Beauvoir.
Mon hôtel est moche. Un vieux monsieur tente de sauver les apparences, mais on voit immédiatement que ça tombe en ruines. Je suis le seul client. La chambre n’est pas prête. J’arrive trop tôt !

Je vais prendre un sandwich de l’autre côté de la rue, dans mes fringues mouillées par la brume et la sueur. La dame qui sert est hostile et désagréable. Je mange. Je sors. La chambre n’est pas encore prête. Je pars chercher des mouchoirs, de l’eau et du vin. Je ne trouve rien de tout cela. Tout le monde sauf la boulangère est à la limite de la méchanceté. Je finis par retourner au Tabac où j’ai pris mon sandwich. C’est le mari qui me répond. Ses yeux d’un bleu glacé souffrent d’un fort strabisme et soulignent la drôle d’asymétrie de sa grosse sale gueule d’enfoiré. Il n’a jamais entendu parler de ça, des mouchoirs en papier. Des mouchoirs tout court, il n’y en a pas à Beauvoir. De l’eau en bouteille non plus. Il me tourne le dos. Bon. Vraiment, un de ces jours, y aura une petite leçon de savoir-vivre qui va se donner. Pas aujourd’hui. Je puise dans la réserve de bonté que la Ptite G. m’a appris à cultiver et je sors en souriant, en proférant un gros merci d’une gentillesse à couper les jambes au ras des genoux. Kin ! Vlà une dose d’agressivité passive montréalaise ! À mettre dans ton petit cancer, là, juste au fond de ton cul. Crétin. Bon.

Le vieux de l’hôtel ? Il reviendra jamais. Je passe la soirée à geler. J’ai une baignoire, mais que de l’eau tiède. Elle ne se réchauffe jamais, non plus. C’est qu’il a dû tout éteindre en partant. Grippé comme je suis, je gèle toute la nuit et au matin, mes habits de vélo, mon imper, mon petit manteau, mes pantalons de pluie… Tout est encore mouillé. C’est pas un hôtel à rabais non plus ! Un des plus chers que j’ai loué au cours du voyage ! Sans blagues ! Le matin, il augmente même son prix de 40 à 44. Il sait pas, ce qui est affiché sur le site web. Il s’en fout. Je fais de la fièvre, je veux rouler jusqu’à un endroit relaxe. Me réchauffer. Me laver. Dormir. Contre toute logique, je sors le cash et je paie.

Il m’offre un café gratos pour se faire pardonner de m’avoir abandonné toute la nuit. Je regarde la grosse Saeco des années 50. Ouais ! Ça va bien partir, au moins. J’accepte. Il part en cuisine et me ramène une tasse de café filtre tiède.
Vite, me sauver de Beauvoir. Moi qui avais hâte à cette ville comme j’aurais hâte à Hemingway ou à Hamsun. Merdre. Même de Montréal, je consultais les cartes et je trépignais à l'idée de passer une nuit dans les bras de Simone !

Il me regarde boire en m’expliquant ses vues sur Montréal, qu’il connaît très bien pour y avoir travaillé en 1979. Il n'a pas connu mon quartier. Jamais entendu parler du Plateau Mont-Royal. Ni du Mont-Royal, d’ailleurs. Mais il m’enseigne une foule de trucs sur Montréal, tout en doutant de mon affirmation selon laquelle il existe une ville de Québec, qui serait la capitale… du Québec. Il me laisse le bénéfice du doute, tout de même. Magnanime. Il s’est tellement excité dans la controverse, qu’il a créé trois énormes dépôts de glaire entre ses lèvres. Trois ! Il a d'épaisses babines de cuir rougeâtre. Un amas collant à chaque commissure, de la taille d’un gros grain de riz et un autre en plein centre, celui qui, évidemment, se prépare à la propulsion. Au cours de la conversation, il en envoie régulièrement dans ma direction. Le dernier amerrit en plein dans mon café. Je me lève d’un bond. Il a bien essayé de lier conversation, ce bougre. Et je lui en sais gré. Il devient presque sympathique. J’arme Rosie de pied en cap, avec capotes de pluie et tout et tout. Je passe la porte.

Ciao, Beauvoir… et adieu. Après deux kilomètres, il fait soleil.




4 commentaires:

Miléna a dit...

Je trouve ça effrayant être malade en voyage. Tout seul. Sans soupe poulet et nouille, sans tempra, sans bouillotte, sans bain chaud (quoi que c'est peu recommandé quand on fait de la fièvre)et sans main sur le front. Effrayant. Ça va mieux?

& a dit...

En fait, je suis presque mieux. Je vais peut-être chiller à Saint-Gilles un jour de plus. Je suis dans un hôtel sympa. Je tousse pas mal. La soupe au poulet, ça manque, stie. Tu parles d'une civilisation... Manque de soupe au poulet. En tout cas. Je manqe bio depuis hier, grâce à un petit magasin sis face à l'océan, le premier que je rencontre hors Paris.

J'en connais aussi un à La Rochelle. Boah... Bio en France, c'est presque overkill. Presque.

Non, je niaise. Mais c'est cher ! Oh ! Ouah ! Cher !

Anonyme a dit...

Bof, de Beauvoir, tu sais ce que j'en ai toujours pensé... Passer la nuit dans ses bras ? T'as eu l'expérience originale, Mec; j'en jurerais...

Tanguera (très en retard sur ta course)

rwatuny a dit...

Mais qu'est-ce qu'ils ont tous à faire la gueule.

Ils ont même pas l'excuse d'être parisiens.

kscqta !