mercredi 3 octobre 2007

Sortir de la Ville


PAN !
Bon ben ça y est. Je suis en route, petit. Dans le genre première journée... Au moins, ça promet. Au départ, je suis tellement chargé que j’ai de la difficulté à diriger le vélo. Je vais finir par m’habituer, sans doute, mais comme en plus j’ai mal aux mains avant même de commencer, ça s’ajoute. J’étais très nerveux, au début, et j’avais hâte de rouler, alors j’ai fait quelques kilomètres sur des pneumatiques mous. Puis je me suis rendu compte que j’avais pas inséré le compteur. J’ai fait une pause ajustement, à peine 20 minutes après le premier coup de pédale. C’est là que j’ai vu que les petits rigolos de Garantie m’ont fait une blague en installant mon compteur à l’envers. J’ai été à même de constater que pendant son passage chez eux, Rosie a malheureusement adopté cet aspect de leur personnalité. Elle a passé sa journée à foutre le camp de sur la béquille, entraînée par le poids des sacoches. Des heures de rigolade. Donc, gonfler la voilure, ça a pas été sans mal. La pluie menaçait déjà.

Une fois ajusté, ça roulait mieux. J’en ai profité pour filer à toute allure dans la mauvaise direction, concentré sur la tâche de ne pas mourir entre camions de livraison lourdauds et mobylettes hystériques. Quand j’ai fini par regarder ma carte, j’avais presque quitté Paris par le mauvais bout. J’ai eu presque envie de sortir quand même et de filer vers la Belgique et ses pistes cyclables de légende. Puis, j’ai fait demi-tour. Entre le 20e arrondissement et Vaugirard, je me suis perdu cinq ou six fois, tout en m’arrêtant à une bonne dizaine d’occasions pour trouver des repères et tenter de réconcilier la carte et le territoire. Je me suis fréquemment ramassé en train de marcher sur le trottoir, à sens inverse, pour éviter de me paumer davantage.

Pertes
J’ai fini par sortir de Paris et j’ai eu la drôle de sensation d’insécurité qui accompagne les instants où on quitte la carte. J’ai en ma possession un gros atlas de France, que j’ai dû installer à la place. Toute la journée j’ai tenté de m’en servir pour naviguer, en vain. J’ai fini par le ranger dans le sac et me diriger à la boussole.

— Pardon madame, c’est où, Issy ?
— Ici ?
— Si.
— Mais ici !
— Où, ici ?
— Mais là !
— Là ?
— Mais si.
— Issy ?
— Si, si.
— Et Meudon ?
— Ah, non.
— C’est par là ?
— Non, par ici.
— Faut traverser Issy ?
— Vous allez où vous voulez, enfin. Z’êtes Canadien ?
— Québécois. Et vous ?
— Française, évidemment.
— C’est par là, Meudon ?
— Meudon-sur-Seine, ou Meudon-la-Forêt ?
— Comment saurais-je. Meudon où y a Céline.
— CÉLINE ?
— Le tombeau de Céline.
— Elle... Elle est mooorte ?

Todo Dereche
En fait, petit, c’était tout droit, Meudon. Enfin, tout droit dans l’axe gauche - droite, tu vois. Parce que dans l’axe haut-bas, c’était tout haut. Meudon, et donc mon voyage, ça commence par une sacrée montée. Je l’ai attaquée comme tout le reste, gorgé d’optimisme, en pirate maboule, en battant !… Et puis, j’en ai bien fait la moitié, de cette pente, avant de m’apercevoir que mon dérailleur, sous la tension, perdait des coches. Arrêt. Je pousse Rosie sur le trottoir et une petite pomme verte me heurte le pied. Elle fait un saut de côté et dévale la rue dare-dare. Elle tourne le coin, disparaît. En beh. Je roule Rosie jusqu’à un banc sur lequel je m’affale, à deux doigts de la crise cardiaque. Comme toujours.

Je suis là en silence, à Meudon, et j’entends un drôle de son venu du haut de la côte. Encore une pomme. La soeur de l’autre, clairement. Je me dis qu’une dame tout en haut échappe son marché. Je tente tant bien que mal d’ajuster le dérailleur et les pommes continuent à descendre, absurdes skieuses suicidaires, toutes vertes sur le bitume gris. Je meurs de faim et je reluque l’une celles qui a ralenti à ma hauteur, qui a l’air de se demander si Rosie... Toute verte elle aussi... Je me lève avec l’idée d’y prendre un sacrée mordée. Elle accélère, feinte à gauche, à droite, se jette comme une dingue de pomme qu’elle est vers le bas de la pente. Vers Paris. Vers son destin idiot, écrasée sous une roue, pourrie dans l'herbe, rongée par les asticots, ou croquée par un chien. Pourquoi pas par moi ? Sans doute parce qu’elle est heureuse, grisée par la descente. Les consoeurs la rejoignent. Par dizaines. C’est une manif de pommes vertes ! Silencieuse. Colorée. Allez savoir ce qu’elles revendiquent. De plus grands pommiers ? Plus de pépins ? Zouu ! Elles roulent ! Soudain, devant toute cette bordélique cohésion, je suis pris d'admiration. Je fais presque le serment de conduire ma vie comme ces pommes, à l'avenir, de tâcher d'avoir toujours la côte de mon bord. Ensuite, je me trouve con. Et je reprends l'ascencion, hochant la tête. Rigolant. J'ai beau chercher, je trouve jamais la source de toutes ces pommes. Crois-bien que c'est ta maman, petit, qui me les lançait du ciel.

Tombe
Comme tout le monde, je commence par le mauvais cimetière et je dois rebrousser, ce qui dans une localité à flanc de bosse, n’est jamais totalement rigolo. On doit appeler le conservateur, selon un petit écriteau fatigué. Étrangement, c’est un accent haïtien qui me répond. Je m’attendais à un vieux curé catho. Finalement c’était exactement ça.

J’en profite pour me taper une pizza. En cours de dévoration je fais connaissance avec mon voisin de table et sa charmante fillotte. Il est auteur de scénarios de films. Il a écrit Hold-Up pour Belmondo, à Montréal. Eh ben. On parle un peu du Québec, et puis de mon projet de voyage. J’adore pas en parler, pour le moment, c’est tellement absurde, la première journée d’une odyssée de quelques milliers de kilomètres ! Avant un mois, ça sera de la vantardise.

Chute
Personne au cimetière de la Mairie, où repose théoriquement la dépouille du docteur Destouches. Je fais donc les allées une à une. Je finis par trouver au bout d’une bonne demi-heure. Juste comme je vois la pierre, le soleil sort son nez, pour la première fois depuis que je suis entré dans l’aéroport à Dorval. Eh bien. Je vais chercher l’appareil photo. Je commence à farfouiller dans ma sacoche et Rosie, qui se tenait à carreau jusque là, me fait sa petit blague. Juste comme j’enlève mes gants et je me saisis du boîtier, elle commence à basculer dans la direction opposée. Comme je tiens l’appareil dans une main, c’est très gauchement que je tente de la rattraper. Elle est si lourde et se laisse tomber avec tant de conviction que je me retrouve entraîné par-dessus elle. Quand je réalise que je suis allé trop loin, que je perds définitivement l’équilibre, il est trop tard. J’ai lâché le guidon et Rosie s’écrase par terre dans un fracas sinistre. Moi, en gaffeur bardamesque complètement déjanté, je tombe sur elle, la main droite dans le gravier pour amortir ma chute, un pied bien découpé dans la cassette arrière, l’autre coincé entre les rayons de devant. Je saigne de partout. Premier jour, première chute. À l’arrêt. Je reste couché un bon moment, les yeux fermés. L’appareil-photo n’a rien. Miracle. Ensuite je fouille les bagages à la recherche des premiers soins. Je désinfecte ceci, panse celà... Je me suis pas manqué. À pied. Dans un cimetière désert. Ah c’est la gloire, petit. La gloire de ton père. Ah. T’aurais vu ça. Fais ce que je dis et non pas ce que je fais.

Drôle de cimetière, en tout cas. C’est tout calme, tout médiéval tranquille, empesé par les siècles, la monotonie du désuet, le charme de la stèle gothique, et tout... Puis soudain... Shtafffffffffff ! Un TGV passe quelque part derrière le mur, fonce entre deux modernités. Puis on revient à la mort figée dans la pierre.



J’ai placé une pierre pour Pedro, une pour Gomeux, une pour Brisebois. Et mon stylo du moment. J’ai bien failli lui laisser ma plume, ma vraie, mais je me suis dit qu’il avait surtout plus besoin, que c’est à nous, maintenant, de cavaler sous les bombes, de ramper dans les gravats. C’est notre siècle, maintenant, qui prendra la tête au musée des infâmies. Alors, vaut mieux garder nos plumes, petit. Vaut mieux. On aura jamais rien de plus fort pour nous défendre un peu, pour nous permettre de fuir, d’écarter les barbelés quelques minutes.



Je me suis perdu abondamment, après aussi. J’avais mal partout et ça me déconcentrait encore plus. Tu sais petit, si t’avais hérité de ma distraction et du lunatisme de ta maman, t’aurais eu aucun souci, t’aurais été happé par un hippopotame ou écrapouti trente étages sous un balcon bien avant d’avoir le temps d’être malheureux. Je roule en voyant le sang qui perle sous le pansement que j’arbore à la cheville. Je me vois à un moment en pleine autoroute nationale, avec des tas de fous lancés comme sur des pistes de décollage, qui semblent parfaitement disposés à m’envoyer rejoindre ta maman, sans y repenser deux fois. Très peu me klaxonnent. Ils se contentent de frôler mes sacs, parfois même de les caresser du flanc de leur voiture, sans le moindre atermoiement. Je longe une clôture, derrière laquelle une bucolique piste cyclable s’étire sous les arbres, inatteignable, désertée. Tantale. Je quitte évidemment la nationale à la première occase, mais c’est juste comme la piste se perd. Il n’y a aucune indication, où que ce soit, au-delà de ces logos indiquant qu’on est sur une voie verte, une fois qu’on est déjà dessus. Ça doit faire partie d’un cahier des charges rédigé par un autiste qui lèche le bon ministre sous le bon repli de gras.


Ma carte est inutilisable. Je me fie encore à la boussole, tentant autant que possible de m’axer Sud-Ouest. Finalement, j’entre dans... Versailles. N’importe quoi. Pas du tout sur mon itinéraire. Tant pis. Je glisse lentement jusqu’au tout premier hôtel sous 50 euros. Je regarde à peine la chambre. Douche. Désinfection. Je tente de me connecter. L’hôtel a la Wifi, c’est génial. Sauf qu’il en coûte 20 $ pour la soirée de s’abonner. Simonac, c’est ce que tout le monde paie par MOIS ! Orange. Je les nomme, ces crapules. Ces ostrogoths. Qu’ils aillent rôtir chez Baalphegor ! Bon. J’imagine que ma colère ne dure pas, parce que je me réveille trois heures plus tard dans cette petite chambre humide, sale, qui sent la moisissure. Faudra bien que je me connecte. Je sors chasser la wifi. Puis je rentre bredouille deux heures plus tard. Merdre. Je vais bien me connecter quelques minutes, alors, pour 5 euros. Canailles ! Empapaouteurs ! Gredins !

3 commentaires:

PatB a dit...

Salut Éric!

Avec ton soucis du détail, c'est comme si j'y étais, mais sans l'effort à donner sur une Rosie. Mais on pédale tous chacun de notre bord!

Bonne route et merci encore pour la pierre à Destouches, c'est touchant.

Gomeux a dit...

Ça va être cool de te lire chum, c'est du bonbon.
Dommage pour ta béquille, la récolte des shafts de one-piece était pas très satisfaisante.

Ceci dit, la vie continue ici, on attends encore.

"On doit pas valoir la bombe" comme disait Ferdine...

Merci pour le caillou, j'ai encore les joues humides... Faudra bien que j'affûte ma plume tôt où tard, pour pas finir dans les fossés.

Et à ce moment là, I'll meet you further on up the road, buddy.

Ciao

& a dit...

Bienvenue mon Gomeux. Je vais te faire une petite place sur le porte-bagage arrière, en attendant de trouver un coffre à mon goût, qui me permette de mettre et enlever les sacoches sans m'arracher les ongles.

Géra, si t'es tout petit, tu peux t'asseoir dans un des porte-bouteilles, mais seulement demain. Dis, je serai loin, vendredi. En Loire kek part. Mais merci tant pour le renseignement que pour l'invitation.

É.