vendredi 30 novembre 2007

Bleu profond




Je viens de terminer de manger une boîte de cassoulet. Je range le tout en glissant la canette vide de ma Seize dans la boîte, après l'avoir vidée d'un trait. Il y a également de la place pour le couvercle entre la canette et le rebord de la boîte. De justesse, mais je vois que ça devrait y aller. J'ai une vague obsession de ranger compact.

Tout ce temps, je ne suis pas vraiment là. Je réfléchis à un truc qui me prend toute ma lucidité et je commence à voir poindre la lumière dans mon raisonnement. Distraitement, je glisse le couvercle en place, mais ça coince. La joie m'envahit. Je vais percer ce mystère, un truc qui me turlupine depuis des mois !… Je ne sens même pas la douleur, en fait.

C'est l'humidité qui attire mon attention. Et puis le son, le plop plop des gouttes par terre. Je regarde le sol, encore à demi présent au monde réel. De petits disques noirs… Des taches sombres ?! Comment la bière ou le cassoulet pourraient… Puis je remarque pour de bon que le dessous de mon bras est humide. C'est lui, qui dégouline. Du vin ? Une douleur au pouce ? Ah ! Merde, j'ai perdu mon idée.

mercredi 28 novembre 2007

C'est comme ça.


« Toujours passer par la fenêtre »

Chichin nous quitte, vraiment trop tôt. 
Glp.

Clavecin




touchai la
gemme
perle
pépite
aux tréfonds
enfouie
fuseaux
flèches
traits
reptiliens
diachroniques

aimai la
orfraie
inouïe
pygargue
hypogée
minérale
tellurique
thaumaturgique
plumes ouvertes
serres déployées
à l’orée
de l’iris
sur le point
de rosée
et
envolée
au lointain

admirai la
même
son terrier
son nid
son repaire
humide
moisi
toxique
malsain
fiévreux
infect

amourai la
même
pirogue
retournée
livrée
repliée
confuse
épuisée
cacochyme
blèche
dolente

admirerai la
intacte
galvanisante
tétanisante
éberluante
fulgurante
éblouissante
étourdissante
émerveillante
chatoyante
éclaboussante
incandescente
étincelante
embrasante
intacte
intacte
intacte

mardi 27 novembre 2007

Rayonnement monumental





Je vous ai parlé de la minuscule rue d’Angoulême. À l’endroit où elle devient l’avenue Victor Hugo, trône une immense statue dont le sujet est d’une violence inouie. Un cavalier très fier piétine des sabots de son cheval des hommes secoués par d’atroces souffrances. Je demande à une serveuse qui c’est, parce que je ne trouve nulle part de plaque explicative. C’est typiquement Français. On sait les choses de naissance, ou en s’en fout. Elle le sait. Elle me dit que c’est François Premier. D'où le nom de l'hôtel qui fait face au monument, l'hôtel François Premier. Je fais remarquer à la jeune femme que le héros local avait un comportement routier assez peu respectueux des piétons. Elle me rétorque du tac au tac :

— Boah, savez, les riches, y z’ont toujours été comme ça ! Ça n’est pas à la veille de changer, ça, vous savez, pour ce que j’en dis, moi ! Z’auront beau faire des révolutions, quand même toujours la même rengaine. Faut pas se mettre sur leur chemin !

Je résiste à l’envie de lui rouler une pelle, de la demander en mariage, ou de me jeter à ses pieds sur la place publique et je cours chercher mon appareil photo. Quand je reviens sur les lieux, elle a disparu, la terrasse est fermée, le café a fermé son rideau de fer, y a plus personne, en cinq minutes, Cognac s’est refermée comme une huitre. Je suis seul dans le noir avec ce bonhomme de bronze que je ne connais pas et ses victimes qui restent là depuis des siècles à se tordre de douleur, démembrés, rompus, déchiquetés devant tout le monde. Je rentre à la maison. Je prendrai des photos demain, quand y fera clair ! Quelle drôle de petite planète, tout de même. Et quels trucs étranges nous acceptons dans notre quotidien.





Ça me fait penser à ce monument au Carré Phillips à Montréal. Des centaines d’employés pique-niquent autour, l’été. Des gens de toutes les ethnies s’y appuient en toute innocence pour prendre une pause. C’est un lourd truc pompier érigé à la gloire d’un régiment de courageux jeunes gens, partis mater une révolte de Zulus en Afrique du Sud. Eh oui ! On se détend à côté d’une célébration de la colonisation, de l’appartheid, de l’esclavage, de l’assassinat. Bon. En tout cas, je me suis donc intéressé à ce François Premier, qui est représenté juché sur son destrier, cavalant en direction de cet Est lointain dont je parlais l’autre jour. Il trône sur sa terre natale, Cognac, mais se dirige vers son ducher d’Angoulême, et ultimement vers les possessions qu’il aura convoité toute sa vie, vers les terres immenses qui s’étendent vers l’orient, quasi à l’infini.

François premier est né ici, à Cognac, deux ans après que Colomb ait posé le pied en Amérique. Il a succédé à Louis XII, qui n’avait pas de descendance. C’est François qui fait de la France le pays des lettres, en y encourageant l’imprimerie, d’une part, mais également en créant et en soutenant de toute sa puissance de nombreuses bibliothèques, collections, éditeurs et auteurs.

Admirateur de la renaissance italienne, c’est lui qui fait venir Léonard de Vinci en Loire, et l’engage dans une foule de projets fantastiques, dont l’architecture de quelques petites bicoques comme les Châteaux d’Amboise, de Blois (son fameux escalier monumental) et de Fontainebleau. C’est sous son règne que commence véritablement la collection d’œuvres d’art des rois de France.





Malgré son amour de l’art et de la culture, sa vie est surtout marquée par une succession de guerres l’opposant presque toutes à l’immense Empire Romain Germanique qui va de la Lituanie à l’Espagne et dont l’Empereur est Charles Quint, le Habsbourg, son ennemi de toujours, avec lequel le Pape Paul III le forcera éventuellement à se réconcilier.

François Premier est le premier (!) roi de France à s’intéresser aux nouveaux mondes et finance les premières expéditions vers les Amériques, armant le Vénitien Giovanni da Verrazano, qui découvre entre autres une baie accueillante à l’entrée de ce qui deviendra le fleuve Hudson, et la baptise Nouvelle-Angoulême.

Il envoie également un certain Malouin du nom de Jacques Cartier vers les terres situées plus au Nord, et celui-ci prend possession de la côte de Gaspé. Tout ça va très vite, parti en juillet, il est de retour à Saint-Malo en septembre. Le roi aime ce qu’il entend et Cartier repart en mai 1535. Il remonte le grand fleuve et fonde un poste qu’il nomme Sainte-Croix, qui deviendra Québec. Il continue sa route et s’arrête sur une petite île surmontée d’une jolie bosse qu’il baptise, en l’honneur de son roi, le Mont-Royal. Comme dans Mont-Royal Hot-Dog - Poisson-frit-à-l’anglaise. À son troisième voyage en 1541, Cartier fonde pour de bon une colonie près du poste de Sainte-Croix, elle porte le nom du père de François Premier, Charlesbourg.





Plus au Sud, les Hollandais s’emparent de la baie de Nouvelle-Angoulême. Ils achètent leur île aux aborigènes Manhattes pour 60 florins de miroirs et de billes de verre et y fondent une bourgade baptisée Nieuwe Amsterdam. Plus tard, les Anglais vont mettre la main sur la région entière et s’empresser de la sacrer, en l’honneur de leur maître, le duc de York, la Nouvelle-York. In english : New York.

lundi 26 novembre 2007

Rires




Les rires se répercutent
les rires des enfants
sur les murs du village

Il passent
les gamins
juchés sur des épaules
hilares, et
elles passent
cheveux d’anges
aux fils d’orfèvres

Je suis derrière
cloué
sur ce fauteuil sombre
à préparer mon fix
puis à me faire mon injection
tandis que les talons
claquent

Les rognures de soleil
parviennent
jusqu’à moi
sont comme les filles
qui visitent ma vie
réfléchies
tordues
écartelées
elles ricochent 
avant de toucher mes yeux
trois fois 
sur les fenêtres et les carreaux
dans les vitrines
sur la pierre blanche

dimanche 25 novembre 2007

Le Ruisseau




Quand je descends dans la rue par la porte principale de l’hôtel, j'ai à chaque fois cette impression singulière de puissance discrète. Peut-être que ma bourlingue m'a rendu obsédé des trajets et des cartes, mais la situation géographique unique de l'Héritage me fascine.

La rue d’Angoulême est une toute petite rue moyen-âgeuse, tortillante et grisonnante. Pourtant, ce chicot de ruelle est en fait la culasse d’un canon cyclopéen !… J’ai pas trop fait attention, l’autre matin, avec Rosie. On se laissait porter par les flots… Mais ce passage mène droit à la place Jean Monnet, où il devient l’Avenue Victor Hugo, plus large, qui dessert le centre actif du Vieux-Cognac. Puis, la même artère devient l’Avenue D’Angoulême, moderne, ample et rapide.

Si vous suivez le courant, la même large voie se jette ensuite dans la Nationale 141, également appelée la Route d’Angoulême. C’est l’Euroroute 603, qui vous amènera 40 kilomètres plus loin au centre d’Angoulême, mais également, si vous ne faites pas attention, à Limoges, Lyon, Genève, Munich, Vienne, Budapest, Kiev, Moscou !… Des coups pour s’arrêter tout essoufflé près d’un buffle russe ébouriffé ou d’une brebis bridée ébaudie… avec derrière vous, la steppe, et devant, le bras de mer qui sépare Vladivostok du Kamtchatka.

Les nord-américains de mon âge connaissent l’importance stratégique primordiale du Kamtchatka, grâce au jeu de Risk, qui nous apprenait l’existence (en plus de la destinée militaire inéluctable de l’Amérique) d’un pont providentiel reliant la Russie orientale à l’Alaska. Il ne manque donc pas grand’chose pour qu’un après-midi, bien gavé de café-cognac et de confiture de groseilles, j’enfourche Rosie pour aller rendre visite à mon bon vieux Mont-Royal par l’Ouest, et j’en profiterais sans nul doute pour aller fleurir une ou deux tombes, et pisser sur quelques autres.