mardi 6 novembre 2007

La Rafale


Je te regardais, petit. T'étais tout en berne, tu faisais peine à voir. Pas fier, oh non, pas fier. J'étais juste à la table au coin. Tu m'as pas remarqué. Je t'ai suivi de bar en bar. D'attrape-blaireau en nique-touriste. Tu regardais les bois des tables, t'avais l'air sur le point de chialer dans ton verre. Puis dans l'autre, puis encore dans l'autre. Moi je connais bien le port de la vieille Rochelle, et les marins qui y accostent déboulent toujours dans le même sens. Ils en prennent trois puis dix, puis décident de monter se coucher. Mais les fleurs carnivores sont là pour les dévorer doucement.

Et le chemin du retour s'allonge. Et les écus tombent un à un de la poche du marin solitaire. Les fleurs se fanent et les pétales vont choir ici et là mais le matelot continue sa route, de plus en plus incertaine, de plus en plus exorbitante, et toujours aussi désespérée. Si, si, je t'ai bien observé. T'es pathétique, fiston. T'as aucune fierté. T'as rien appris. T'as rien gagné. Quand la dernière herse du dernier bouge s'est abattue derrière toi et que tes talons ont renvoyé aux ancestrales pierres de taille leurs échos sinistres, je t'ai suivi. J'étais une ombre dans la noirceur. Un courant d'air dans la tempête. J'ai entendu ces mots que tu marmonnais. J'ai entendu le nom de celle que tu appelais.

Je la connais, celle-là. Je l'ai vue, là-bas, tu sais. Les imbéciles disent là-haut, mais hors la Terre, le haut et le bas, ça n'a pas le moindre sens. J'ai espionné ta jolie flamme avant de revenir ici. Elle est montée tout droit après sa « noyade ». J'ai mon idée sur ça aussi, mais je t'en reparlerai. Elle est passée sereinement, tu sais. Elle t'a quitté sans grand regret, vraiment. Comme on quitte une bonne affaire. Comme on laisse un wagon de train confortable. Où on a bien dormi, bien mangé, qui nous a amené à destination.





Et pour ce qui est de son petit ventre, t'as raison de croire qu'il était plein d'un bel amour, tout croissant ! Mais t'as tort de penser qu'il était de vous. Il lui appartenait à elle mais pas à toi. Tu peux lui parler et l'appeler de tes voeux et lui écrire tous les livres que tu voudras. Ce petit, comme tu aimes le chérir, n'était pas né de ton étincelle, morveux. Mais de celle du légitime.

Ah ! Voilà, voleur de poule ! Ça déchire l'aorte, n'est-ce pas ? Eh non, ce n'est pas toi, qui constituais ce nous dans son sein. Toutes tes lettres n'y changeront rien. Elle est partie, elle a emporté le petit, mais c'était le petit d'un autre, du vrai, du grand seigneur ! Quoi ? Je te vois t'agiter dans ton sommeil. Tu fais un cauchemar ? Tu vas voir rejaillir ton vin ? Et ton scotch et ton cognac et ton pastis… Si, si, avorton, tu verras tout ça resplendir et se précipiter dans la cuvette, ou sur la dalle millénaire d'une rue de Huguenots. Tu verras tes entrailles rejeter leur contenu et en éclaboussant le sol, ta souillure contiendra aussi le ferment de ta prétention, de ta maladresse, de ta présomption, de ta complaisance !





Ce deuil ne t'appartient pas. C'est pas à toi de pleurer, mais au légitime. Certes, il a traité la perle comme on traite une pomme de terre à jeter aux porcs. Il a permis qu'elle se salisse. Il l'a laissée pâtir. Et toi, jambon, tu t'es cru le droit ! Tu t'es imaginé mériter une bonne patate ! Et tu as mordu le joyau de tes grosses mâchoires imbéciles, dans ta fange, au creux de ton auge boueuse. Tu n'en as même jamais égratigné le vernis ! Ne sentais-tu pas que tu n'y pouvais rien ? Ne réalisais-tu pas que seuls les maîtres disposent des richesses, et que vous, les couennes, n'avez plus qu'à grogner et striduler tandis qu'on vous égorge vous, ou votre voisin ? Toi et moi et les nôtres serons toujours des bêtes de somme, petit. Tu as eu raison de t'évader du sevrage. Mais tu dois maintenant continuer à courir. T'affranchir pour de bon.

Tu te retournes en tous sens, petit. C'est déprimant pour un être comme moi, pour un géant, de voir sa descendance aussi misérable. Laisse. Laisse tout sortir. Cette idée de voyage pourrait marcher. Mais tu devras faire plus que suer. Tu vas saigner aussi, petit. Tu vas pleurer, tu vas perdre tes humeurs, cracher tes glaires ! Tu vas faire fondre ta carapace. Les secrets sont enfouis là. Tes perles à toi, sont cachées là ! Tu le sais, pourtant. Là, tout au fond. Tu sais bien. Vois comme je te parle. Vois comme je t'aime, petit. Je viens à toi pour te guider. Sans douceur. Je n'ai plus de ça. Je suis si vieux. Tu crois me suivre ici et pourtant, c'est moi qui marche derrière toi.

Allez, maintenant. Réveille-toi, vas vomir. Ta fièvre va enfin baisser.
Faudra me laver tout ça.
Cette fièvre est amoureuse, mais tu aimes une morte qui ne t'aimait pas et l'enfant mort d'un autre.

4 commentaires:

mcdoodle a dit...

Jarvis1.
Ouch. Drette up my alley itou !
Bouchées en plus... merveilles. Quelle toile.
Merci beaucoup.

xx

Dood a dit...

J'suis contente. Bon vioque, bon.
Qu'est-ce que j'disais hein ? Vomis-les tes perles bel huître !

Mais compte pas su moé pour t'ramasser !
Hin hin

& a dit...

Eh eh. Gracias Doodle.

Méthane Alyze a dit...

Fort. Honnête. Dur.