lundi 20 juillet 2009

La Claire Fontaine

Ça doit faire dix ans à peu près. J’étais en train d’aider ma copine à déménager. Tu es apparue sur mon radar à un demi-kilomètre. J’ai ouvert le coffre de la voiture. Tu n’étais qu’un aura à l’horizon au coin de Sherbrooke et Bordeaux. J’ai monté une caisse dans l’escalier. Tu étais un point sombre près de la rue Rachel. J’ai redescendu les marches et pris deux valises. Tu étais une grande robe noire et des cheveux longs. J’ai bu une gorgée d’eau. Tu étais une femme sur le trottoir. J’ai monté quatre sacs de vêtements. Tu étais une distorsion de la lumière sous un érable. J’ai regardé ailleurs. Tu m’as souri, j’ai dit bonjour, tu as monté l’escalier de ma blonde. Tu es entrée chez toi, second palier.

J’ai laissé ma belle, ce soir-là. Parce que tu existais. Je te savais juste en-dessous. Impossible. Malhonnête.

Ensuite je t’ai croisée de temps à autres. Tu avais chaque fois un nouveau mec et moi une nouvelle belle. Nous sommes graduellement passés de monosyllabes à phrases complètes. La dernière année, on se croisait dans des cafés. Vers la toute fin, une amitié galvanisante commençait à poindre. Nous avons mangé ensemble, puis marché dans le quartier, gravi le Mont. Tu marchais à un rythme affolant et je suivais avec peine, moi qui adore me promener à la vitesse d’un grabataire. Nous courrions presque. C’était un sport ! Puis les idées filaient d’une tête à l’autre, éblouissantes, claires, multicolores, simples et belles, profondes, denses. J’avais une copine prodigue en Arabie et toi un truc plus très vivant.

Un soir, en revenant de Cuba, je mettais de l’ordre dans mon roman et je t’ai vue apparaître dans ma boîte de réception. Une petite étincelle, puis deux, un éclat de rire, un reflet chatoyant… Ton esprit m’emplissait de joie. Il faisait nuit et nous travaillions tous deux, chacun à notre bout du quartier. Tu as terminé ton boulot et tu m’as proposé un rendez-vous à la fontaine de Baldwin.

Minuit. Nous rions comme d’habitude. Je n’ai plus de copine prodigue, mais tu as encore ton truc aux soins intensifs. Une petite goutte tombe, puis une autre, puis des trombes. Je n’ai pas envie d’un bar tonitruant, toi non plus. J’habite tout à côté, tu proposes, j’acquiesce. Il n’y a que le lit dans ma microscopique cellule au sous-sol. Dans la cabine, comme on s’était mis à l’appeler. Je sers le single malt et nous trinquons. Je ne sais plus quelle musique j’embraye, peut-être Sketches of Spain. Tu portes encore tes patins et tu as la flemme de les ôter. Comme je suis méticuleux rapport à mes draps de riche (achetés à prix d’or quand j’en avais), je fais le brave et je me lève de ma chaise pour te retirer tes roulettes. T’as un peu mal au pieds. Je masse, innocemment. Puis je continue. Ça te fait du bien, je crois. Je suis concentré, tout à ma tâche, j’ai oublié qui tu es pour moi, la pousse qui croît depuis ce déménagement, depuis cette robe noire et cet escalier. Je suis les méridiens, je détends, je comprime pour mieux apaiser. Les jambes, les mains, les bras, la tête. Nous ne parlons plus depuis une heure. Soudainement, alors que je serre ta nuque et que je malaxe tes oreilles, tu chuchotes entre tes mèches :
— Je me sens fourbe.
— Fourbe ?
Ton œil me fixe de façon hyper-sérieuse.
— Fourbe, oui.
La notion pénètre lentement en moi. Et tout, tout bascule.

Ensuite c’est comme être assis sur le nez d’une fusée. Au cours des mois qui suivent, je reçois des plaintes de mes voisins parce que je ris trop fort. Je ris tout le temps. Toi aussi. Et puis nous nous promenons, et les mots vertigineux apparaissent. C’est, je dirais, l’idylle. Vautrés dans l’herbe au bout de la piste cyclable, trempés de lumière et les zygomatiques courbaturés, nous élaborons ce voyage, ce projet dingue, cet Odyscycle. Ça ne dure rien, tout ça. À l’échelle d’une vie. Une poussière à la dérive dans la canicule. Mais c’est plein comme une baleine enceinte, c’est dense comme du platine, comme un soleil mourant, c’est une lune et c’est une nuit vide, aussi. Moins de cent jours, à dire vrai. Un petit rien.


J’ai trouvé l’eau si belle
Que je m’y suis noyé




___v3

9 dans le peloton:

S.C. & J.C. a dit…

elle t'a donné un arc-en-ciel.

gaétan a dit…

WOW!

helenablue a dit…

Je trouve ce texte très beau et très touchant, il m'émeut profond...

Bonne continuation à toi.
Hélèna

É. a dit…

:0)

Miléna a dit…

Quand tu descends de la Gatchou et que tu te poses quelques temps, Tamorte revient inévitablement. Il y a un changement de ton, une nuance dans ta voix, une respiration. Il y a des mots qui fusionnent avec ce qui bat, ce que tu fuis, ce que tu cherches. Des Laurentides aux frontières de la Roumanie, elle est là. Je l'imagine fantômatique, tu la vois dense et réelle, c'est une fichue porteuse, oui; Quand tu te poses quelques jours et qu'elle revient, je la sens tout près et j'ai envie de lui dire de rester là toujours, mais aussi de te laisser aller à jamais...


ambigü, non? :0)

Gomeux a dit…

Voilà bel et bien la fin du continent...

Nina louVe a dit…

j'ai trouvé l'encre noire si belle
que je l'ai toute bue

peu importe le temps que durent ces doux idylles.. s'agit de les revisiter avec l'esprit romanesque
en évitant, le mieux possible, la bleue mélancolie. un seul de ces instants ravissants nommés aimer,
vaut à lui seul, tous les sales bagages à délester du trou de mémoire.

s.gordon a dit…

Je ne sais pas ce qui se passe, mais ma machine-maison me refuse l'accès de ta Gaxuxa et des Mollo Mollets depuis quelque temps. Ça craint. Ce qui fait que je te lis en retard tsé.

C'est un texte magnifique ça. Très très beau et touchant.

:)

Doparano a dit…

Calvaire, je braille encore. Chaque fois que tu parles d'elle je braille!


J'ai très hâte de la lire au complet