vendredi 31 juillet 2009

Y Fallait L'viv

Je pars d’Ivano-Frankivs’k très optimiste. D’abord, j’ai été un bon garçon la veille. Je me suis couché tôt, sacoches faites, batteries chargées, Gaxuxa huilée, bidons pleins et corps enduit de citronnelle de façon à éviter que les nombreux moustiques d'Ivano ne m’empêchent de dormir.

Je pose mes roues sur le tarmac à 5h45 pile. Le temps est tout à fait glacial. Heureusement, il n’y a pas encore tellement de vent et aucune circulation. Je caresse le fantasme de me rendre tout d’une traite à L’viv, à 140-170 km. Tiens, ça me rappelle… Je me souviens d’un match de hockey, une fois, nous étions en première place de la ligue et affrontions les pires sacs de jute de tout Montréal. Nous les avions rossés à chaque rencontre depuis trois ans et nous atteignions justement notre apogée en tant qu’équipe. Dans le vestiaire avant le match, notre superstar disait : « Vingt à zéro. Vingt à zéro. Y me faut vingt pour être content. » Je me rappelle avoir regardé le vieux Gom qui me fixait et Alex-le-Vet aussi, et nous n’approuvions pas. Dans mes souvenirs, nous avons fini par remporter ce match 7-6, après avoir remonté le score dans les dernières minutes. En tout cas, je me souviens de nos mines déconfites dans la douche. Et la leçon était là qui pendait comme un fruit plus que mûr. Mais rien n’est plus volatil qu’une leçon de modestie.

Donc, me voilà en Ukraine des années plus tard à viser plus de 150 km dans ma journée. Vingt-zéro. Sauf que… ho ! Y a une petite côte en sortant d’Ivano. Puis encore une. Puis ensuite un long, long, long faux plat, mais vraiment faux. C’est précisément quand j’arrive à la moitié de cette grimpette que le vent se lève. Le vent terrible des derniers temps. Le même. Sauf que les autres jours, le vent débutait à 13h. Là, le voilà déjà. À peine huit heures et ça souffle à écorner les yeux. Je prends une pause vers 9h. Je constate que je n’ai même pas 30 km au compteur. Je repars et mon pneu arrière recommence à faire des siennes. Cette fois, ce n’est plus qu’il perd de l’air, c’est qu’il est usé, simplement, effacé, poli, lisse, fini, kaput, nyet-nyet-nicht-gut. Il se barre d’un côté l’autre sur l’asphalte pourrie de cette section trente fois raccommodée. Bon. Ça monte, ça vente, mon pneu chie et la route est moche. Au moins, c’est frais, j’ai la forme et y a aucun trafic. Je ne perds pas encore espoir. Je pousse fort, ce matin, à cause de mon objectif ambitieux. Je me maintiens juste à la limite de la douleur.

Vers dix heures trente, je fais une autre pause à Kalyoush. Je lis un chapitre ou deux en tentant d’avaler un cappuccino chimique imbuvable. Je repars à peine que je tombe sur un bazar de fringues usagées. Comme on gèle sec dans la région, précisément depuis que j’ai oublié mon manteau à Constanta, je fouine un peu. Je trouve un chouette truc pour 2€, que j’enfile tout de suite. Je sors à peine de la petite place que je croise un cycliste sur un vélo sérieux. Je l’arrête et lui fais comprendre par signes qu’il me faut un pneu. C’est Victor, un autre de ces Ukrainiens improbables, qui va laisser tout tomber de sa journée pour aider un pur étranger. Il m’amène dans un autre bazar, où sévissent trois boutiques mobiles de fournitures cyclistes. Dans la première, je trouve une chambre à air. La seconde est fermée, mais dans la troisième, je trouve un pneu pas trop mal qui fera office de pneu de rechange.


Je m’escrime contre vents et dénivelés jusqu’à midi. Je suis parti depuis six bonnes heures et le compteur n’indique que 40 km. C’est désolant. Trop crevé pour sentir la faim, je me contente de massacrer un chocolat aux amandes avant de repartir dare-dare. Objectif, désormais, tenter de faire la moitié du parcours (entre 70 et 90 km), de façon à m’alléger la journée du lendemain. Le vent redouble, me bloque même dans les descentes, et je trime très dur jusqu’à trois heures. Ça y est, 70 km. Là je dévalise un petit commerce où j’achète du pain, du fromage, des noix et un verre de hvas. Pas moyen de manger tranquille, y a un exalté de la vodka qui me vocifère des trucs en langue locale. S’en fout, que je lui dise no hablo ton affaire, man. Puis il me martèle l’épaule en répétant « mamouu, mamouu, mamouu », un truc du genre. Je crois qu’il veut que je sois sa mère, ou que je dorme avec sa mère, ou que sa mère parraine ma thèse de doctorat, j’en sais rien. Tout à coup, un autre surgit, et ils se mettent à s'engueuler à mon sujet, aucune idée sur quelles bases, mais je ne trouve pas ça bien rassurant. Soudainement marre, je range les sacoches, la bouffe à moitié mangée, pêle-mêle, je monte en selle, je remercie tout le monde, spassiba, dyakuju-dyakuju-dyakuju les aminches ! Je ne roule pas deux cent mètres que je trouve un grand champ vide bordé de platanes où je m’affale sans atermoiement. Je reste là une demie-heure à admirer les nuages qui vont et viennent, qui s’assemblent et se séparent, en apparence sans heurts, remplis de paix et de splendeur.

Je redémarre sur des cuisses endolories, avec l'idée de m'arrêter dès que je trouve un coin vert ou une auberge à six sous. Alors les villages quasi-fermés et semi-fantomatiques se succèdent, suivis de longues lignes vides entourées de champs immenses sans habitations ni aspérités où cacher mon campement. Je traverse une jolie rivière avec des plages de sable, mais il y a foule de chaque côté du pont. Je scrute l’horizon et aussi loin que porte ma vue, les gens pataugent dans l’eau. Sympathique, mais peu discret. Alors je continue. J’enfile de longues sections d’étalement urbain, enserrées d’immenses blocs de béton pourrissant de part et d’autre de la route. Je trouve bien un bosquet, mais en plein cœur d’un village, face à l’église. Je poursuis. La route s’arrête soudain dans une sorte de presque-bidonville tzigane. Trois branches de chemin de terre s’en détachent. Je les emprunte l’une après l’autre en vain, puis je me résous à demander ma route. Une vieille dame, un jeune homme, deux garçons, personne ne semble reconnaître cette région du globe et quand je leur pointe leur propre village sur la carte, ils exorbitent les yeux, apparemment aux prises avec une sidérante attaque de crainte mystique.

Je dois donc revenir sur mes pas de 10 km. Un type à vélo m’accompagne du centre-ville jusqu’à la route que je cherche. C’est un raccourci. Fantastique. Un petit lac borde bientôt la route. Je prends chacun des cinq chemins menant à la grève, mais je ne trouve nulle part où planter la tente. Corniches étroites, dénivelés importants, branches et racines… Tout au bout du chemin, une clôture barbelée, bardée d’instructions en caractères cyrillique très gras, se terminant par un point d’exlamation. Je remonte en selle.


Le soleil décline rapidement. Je regarde l’horloge de mon compteur : 20h. Oh-oh. Je vois que je viens de passer le cap des 100 km aujourd’hui. Je n’en crois pas mes yeux, jamais j’aurais cru ça ce matin. Je vois des fermiers travaillant au champ près de la route. Je m’arrête pour leur demander si je peux camper. Il font non de la tête en gesticulant. Pas sûr s’ils ont compris. Je continue. J’avise un petit resto avec jardin. Je décide de refaire le coup du je-prends-le-gros-souper-mais-je-plante-ma-tente-derrière. Rien à faire, nyet, nyet, nyet. Je reprends donc la route, désormais affamé et… plutôt cassé des jambes. Une jolie dame au coin de la rue. Je lui demande un peu mon chemin, je souris, eh-eh-eh, camping ? Hôtel ? Dodo ? Je mime le fait de dormir, la tête sur les mains… Elle ne comprend pas grand chose à mes explications et m'assure du bout de son ongle peinturluré que je me trouve 30 km à l’Est de ma route. Je la quitte l’angoisse au cœur. Aurais-je dévié tant que ça ? Je pédale en regardant la carte, cherchant les endroits où j’aurais pu me gourer de sortie ou prendre le mauvais virage. Je tombe sur toute une famille qui discute devant une belle maison plantée sur un immense terrain gazonné. On me rassure tout de suite, je suis en plein là où j'espère me trouver. Ouf. Je remercie cordialement, puis, assez directement, je pointe l’herbe en demandant « camping ? », tout sourire, tout gentil, tout… fatigué. Nyet, nyet, nyet ! Ils me montrent le Nord, énergiques, sûrs d’eux. Kamping, da, da. Par là ? Da, da, da. Par là. Ok. C’est la route de L’viv, de toute façon. Alors go.

Il y a des petits chemins de terre montant la colline qui borde la route. J’en prends un au hasard. L’endroit est parfait, sauf pour ce qui est de la montagne de fumier juste à côté. J’y pense un peu. Non, pas possible. On repart. Je prends un autre de ces sentiers. Il y a un petit espace plat, mais directement à la vue d’une dizaine de résidences. Je rebrousse. À gauche ! Une maison en chantier ! Parfait-parfait. Je vire dans l’entrée. Un vieux type méfiant et son chien se mettent à m’invectiver. Je ne comprends rien de qu’ils disent, mais ils s’arrêtent de déblatérer quand je pose pied à terre. Je les salue gentiment, je souris. Il me font signe de déguerpir. Bon. Lorsque je reprends la route, le soleil vient de plonger derrière la colline. J’allume les lampes et je me résous à me rendre de l’autre côté, de façon à avoir assez de lumière pour monter mon campement. Il y a un tout petit boisé au sommet. Je descends de la Gachou et je la traîne par le guidon jusqu’aux grands troncs, mais le sous-bois grimpe à près de deux mètres de hauteur et les arbustes y sont d’une vigueur rébarbative. J’ai beau chercher, je ne trouve pas où étendre ma minuscule maisonnette, sinon dans le chemin de service. Mais si une voiture l’empruntait pour revenir d’une cuite, vers 3h du matin ? Nous repartons.

Finalement, avec l’astre du jour sur le point de disparaître au fond de la vallée, je saute dans un champ, n’importe lequel. Je tente tant bien que mal de me placer derrière les bosquets, mais ça n’a plus vraiment d’importance ; il fait presque nuit déjà, je suis sur le point de devenir invisible. Je défais les sangles et je dépose les sacoches dans le foin. Une piqûre. Deux piqûres. En lâchant les sacs je récupère l’usage de mes mains et je me carre une légère gifle sur la joue droite. Plof. Sept ou huit moustiques tombent au sol et ma main est constellée de petites taches de sang. Splof. Pareil de la gauche. Je regarde mes jambes et on dirait que je porte un pantalon en chair d’insecte ! Ouah ! Vite-vite-vite. Je sors la citronnelle et je m’en enduis la peau généreusement. Les sales bêtes roulent sous ma paume et se noient dans le liquide. J'en ai plein les mains, que j'essuie sur mon maillot. Eurk. Je monte la tente en un temps record, malgré la difficulté que j'ai à me concentrer sur la tâche. Un me pique dans la narine, l'autre sur le coin d'une lèvre, encore un sur la paupière… Je me demande si ça peut devenir dangereux… En allant chercher les sacs pour les glisser sous l’abside, je vois les derniers rayons du soleil éclairer une chatoyante couronne de moustiques, un dense nuage de micro-vampires tournoyant au-dessus de ma toile de tente. Je fourre tout mon bagage à l’intérieur, je ferme l'abside et la chambre et je monte ma couche en me contorsionnant en tous sens. Une fois tout en place, je décide de souffler un peu avant de partir le réchaud. Je m’allonge sur le dos et je respire à fond. Mon ventre grogne qu'on croirait un troupeau d'ours dévorant des éléphants. Heureusement qu’il fait froid, parce que la casamolle n’a pratiquement aucune aération lorsque la fermeture éclair est fermée. Juste devant mes yeux, des dizaines de dards pulsent et reniflent, attroupés sur la toile de la chambre intérieure.
— Salut les gars.
Je commence à les compter, juste comme ça, pour rire. Pour pouvoir l’écrire. J’en suis à cent-cinquante quelque, puis… tout devient flou.

Le coq chante. Les chiens jappent. Il fait jour. 4h. Je sors pisser. En quelques gestes irréels, je défais le camp et hop ! Ça roule. À partir de ce point, la pente descend vers L’viv, la route est excellente, le vent est finalement favorable, et le pneu ne se comporte pas trop mal. Je réalise que j’ai une faim de loup. Rien touché depuis hier après-midi. Dans une sorte de torpeur mécanique je vois s'approcher graduellement le chapeau jaune-gris de la pollution atmosphérique recouvrant la cité du lion. J’entre dans la L'viv bien avant midi.

Vive L'viv




jeudi 30 juillet 2009

Vivement L'viv

Il y a beaucoup de camions de briques le long des routes. Ils sont bourrés de briques bien au-delà de la capacité et tout au long des routes on trouve ces morceaux de brique orange, à divers stades d'effritement, et un type dans mon genre ne peut s'empêcher de songer que ces briques doivent parfois heurter des choses, sur le côté de la route, des chèvres, des chiens, des vieilles dames, et puis peut-être parfois aussi… des cyclistes.

Ukrajina, le ciel, machin

Encore

5h00 du matin, juste avant de décamper


Il y a deux formes d'art remarquables dans la campagne ukrainienne, les églises — bien sûr — et les… arrêts de bus. Eh…

mercredi 29 juillet 2009

mardi 28 juillet 2009

Sur la Route du Prout

Ceci veut dire « éternuement », en vieil ukrainien. Ici éternua, en 1465, à la tête d'une armée de 73 hommes, huit chevaux et huit « autres », Piotr-le-Piètre, despote des steppes, connu également pour la célèbre expression slave (encore en usage, bien que vieillotte) : « Eh ? »

Je vise le Pullitzer

Si jamais j'ai raté le Pullitzer, je veux l'autre, là… euh…

De la brume


Visite éclair dans le Québec de mon enfance. Serait-ce un Steinberg ? Mon ancienne polyvalente ? Les bureaux du KGB ?

lundi 27 juillet 2009

J'ai Franchi le Prout !

Le Prout


Pareil

dimanche 26 juillet 2009

Rêveries en vrac à Ivano-Frankivs'k

Oui-oui-oui, non-non-non


Les Roumains, lorsqu’ils ne comprennent rien de ce qu’on leur dit, font signe que non de la tête, sans s’arrêter et sans écouter le reste.

— Je voudrais…

— No, no, no…

Les Ukrainiens font l’inverse absolu.

— Non, ce n’est pas ce que j’ai demandé du tout…

— Da, da, da…



Le Mime marsouin


Ni les Serbes, ni les Roumains, ni les Ukrainiens ne sont très doués pour les devinettes. Ils rappellent un peu les Parisiens, mais avec encore plus de murailles autour de leur autisme quand vient le temps de comprendre ce que raconte un étranger.


C’est le plein milieu d’un après-midi étouffant. J’entre, assoiffé, dans un magasin général en Roumanie et je dis (en roumain) :

Buna diminata (bonjour). Apo plata ? (de l’eau plate).

La dame ne fait ni un ni deux :

— No, no, no…

Je pointe l’eau plate dans le frigo derrière elle (tous les produits sont hors d’accès des clients dans ces magasins-là). Elle ne se retourne pas ni ne regarde ce que mon geste tente de désigner.

— No, no, no. Ney, ney. No.

Désespéré :

— Apo, agua, aqua, eau, water, wasser, vodaaa…

Il faudra que j’aille moi-même derrière son comptoir, au milieu d’énergiques protestations (no, no, ney, ney, no-no-no), causant toute une commotion, risquant l’intervention de l’escouade tactique, et que je m’empare de la bouteille moi-même, pour qu’elle glapisse, en extase :

— AaaahH ! APO !

— Da, apo.

— Ah-ahaaaa… Apo plata.

— Da. Mult'umesc, merci.

— Cu placer.



Les Vrais Vampires


Suceurs de sang des Carpates ! J’en ai rarement vu autant en ville. Dévoré tout rond à Dorohoi, puis encore à Chernivtsi, mais surtout hier soir à Ivano-Frankovsk. Les murs autour de mon lit sont maculés de mon sang, giclé des corps écrabouillés de mes innombrables victimes entomologiques (c'est eux qui ont commencé !), et j’en compte une bonne trentaine au plafond, à quatre mètres, inaccessibles, n’attendant qu’un moment d’inattention pour venir me prendre encore un peu de ma précieuse vitalité. Saletés.



Les Routes dangereuses de l'Ukraine


Vraiment, après la Serbie et la Roumanie, j'ai l'impression de rouler dans un gymnase. Je ne relâche pas mon attention, mais ici, il y a presque toujours un accotement, et assez systématiquement de l'asphalte sur la route.



Les Légendaires Ukrainiennes


Euh… Bon… Oui. Il y a de nombreuses Ukrainiennes en Ukraine.



Petites Arnaques ordinaires, tome I


J’entre avec des locaux sympas qui, après la demi-heure d’attente réglementaire, font l’intermédiaire entre l’immense patronne (dont les jupes dégagent une odeur de serpillière moisissante, aux oignons) et moi. La chambre est correcte, sans plus, mais ne coûte que 10€, alors je la prends, avec la tempête qui commence, faudrait être fou pour dire non.


Je verrouille la Gaxuxa et je monte mes trucs à la chambre. Dès mes potes Ukrainiens hors de portée, la patronne se met à me hurler dessus de façon plutôt agaçante. Je me dis que j’ai échappé de l’huile dans l’escalier ou que j’ai déchiré la carpette, mais non, elle veut mon passeport et mon argent tout de suite. À en juger par le ton et la couleur framboise au lait de la peau de son visage, elle risque l’auto-combustion dans les prochaines secondes en cas de refus d’obtempérer. Toujours homme prêt à tout pour éviter qu’une grosse truie ne pulvérise sur les murs d’un endroit où je m’apprête à dormir ses deux cent kilos et cinquante années de grasse obstination et de bêtise encroûtée, je procède. Tout en vociférant dans cette langue que je ne comprends pas plus que celle des hippopotames, elle m’écrit un chiffre sur un bout de papier : 200. C’est le double de ce qui a été convenu en bas. Je le lui rends en disant :

— Niet, niet, niet. Cent Hrivnas. One hundred.

Elle repousse le papier. J’écris « 100 » dessus. Elle barbouille mon chiffre. Je comprends à ses simagrées qu’elle me compte un supplément de 100 Hrivnas pour la Gaxuxa. Un immense type nu-ventre sort de sa chambre et vient d’affaler sur le comptoir, juste à côté de moi. Il écoute un peu la conversation, renifle et grogne avant de dire :

— Two hundrerdr. Mustr pay. Two hundrerdr. Lady is rightr.

You speak english?

— Yeav. Spikert perkfess inglesh.

— Dis-lui alors que si ma bicyclette paie le même prix que moi, elle aussi a droit à sa chambre complète, à sa douche, à son lit et à son petit dèj.

— Niet-niet-niet… Lady is rightr.


La lady en question vitupère désormais si fort que je perds mon sang-froid. Je crois bien qu'elle vient en plus d'accoucher d'un ou deux nouveaux oignons dans le fond de ses jupes. Je lui tends la main en lui disant de me rendre mon fric. En trois minutes, je suis sorti de là et me voilà sur le trottoir à la pluie battante. Il me faudra trois bières pour calmer mes nerfs. Finalement, juste devant le café où j’ai pris place, se trouve un « soviet hôtel ». 80 Hrivnas la chambre (8€). C’est propre, ça sent bon, personne ne crie. Pas d’arnaques, pas d’entourloupettes, on sourit même poliment. Merci bonsoir.



Les Chiens


Les chiens ukrainiens sont moins stupides que les chiens roumains. Aucune idée à quoi ça pourrait bien être dû. Suffit de leur dire un mot pour qu'ils cessent de nous prendre pour une immense vache à roulettes qui se serait éloignée du troupeau. Ils me considèrent alors avec de grands yeux sombres, pleins de sagacité et d'empathie, l'air de dire (eh, con, t'as pas voiture ?) et cessent immédiatement de japper.

— Ouharh-ouahrraah !

— Salut pitou, bon ti-pitou.

— Hmuii ?

Il doit y avoir quelque chose dans l'eau roumaine. À vrai dire, maintenant que j'y pense, je me sens moi-même moins crétin depuis quelques jours. J'ai arrêté de tout perdre, de tout oublier, de tout confondre. Certainement un truc dans l'eau ou dans l'air. Pétrole ? Faut dire qu'on dort mal, en Roumanie, avec tous ces chiens…



Arithmétic-tac-toc


Je reste tranquille à Ivano pour laisser passer une tempête terrible qui a fait des morts en Pologne et causé des milliards de Zlotys de dommage. Aucune idée combien ça fait en Hrivnas, mais si quelqu’un connaît la somme, je sais qu’on peut la multiplier par dix pour obtenir l’équivalent en Dinars serbes, puis la multiplier par trois pour les Forint hongrois ou la diviser par 2.5 pour des Lei roumains.



Bizarretés qu'on se met dans la gueule en voyage


La hvac est une sorte de boisson gazeuse à base de pain rassis, servie très froide. Les Ukrainiens considèrent unanimement que c'est très bon pour la santé. Ça goûte euh… comme une bière sans alcool dans laquelle on aurait échappé de vieilles croûtes de pizza. Que pouvons-nous y faire ? Chaque peuple a ses travers. Ah, poutine, oui… je me souviens…



Histoires de niveau de vie


La Roumanie est tellement ruinée qu’elle est plus chère à visiter que ses voisins la Serbie ou l’Ukraine. Comprenez-vous ? C’est qu’il existe encore des Ukrainiens de classe moyenne, qui mangent parfois au resto, font leurs courses, ou fréquentent les hôtels à trois sous. Ce marché existe donc toujours, pour le bonheur de l’étranger pas très riche. En Roumanie, une immense proportion de la population ne vit que de ce que produisent leurs jardins ou les fermes voisines fonctionnant au troc. Du coup, le moindre produit emballé, la plus vulgaire marchandise est un luxe, et coûte en conséquence une fortune. Le yogourt y est trois fois plus cher qu’en Allemagne, l’eau embouteillée de quatre à dix fois plus qu’en France, les céréales deux fois plus onéreuses qu’à Vienne. C’est un brin désespérant. Seules les denrées de base comme le pain, les oignons, les tomates, le maïs (surtout achetées hors des boutiques), sont à l’échelle de ce pays ruiné. Les chiens sont gratuits, mais de mauvaise qualité.


Parlant de l’économie roumaine, j’ai eu constamment à l’esprit durant mon séjour là-bas l’ironie abjecte représentée par la richesse sidérale de cette terre habitée par des miséreux. On oublie systématiquement que les plus grandes réserves pétrolières d’Europe étaient roumaines, et que sans Ploesti, les armées nazies ne seraient pas allées plus loin que le tabac du coin. On néglige tout aussi subtilement de mentionner l’immense proportion qu’occupe le terminal pétrolier de la ville de Constanta, dévidoir de son opposé Batum depuis la création du réseau des Nobel-Rothschild en 1880 (chipé par les Rockefeller dans les années 20). Bref, la Roumanie est un peu le Congo de l’Europe, un pays immensément riche, peuplé de va-nu-pieds. Mais bon, comme on me l’a expliqué là-bas, tout est la faute des Tziganes. Les salauds.



Petites Arnaques ordinaires, tome II

Le midi je mange dans un « endroit ». Je ne sais pas comment ça s’appelle, mais ce n’est pas un resto, parce que quand je demande à la dame si c’est un restaurant, elle proteste vigoureusement :

— OOH !… Niet-niet.

Je mime quand même le geste de manger avec une fourchette imaginaire et elle approuve :

— Da, da.

Alors je dévore une délicieuse goulash avec des pierogis à la viande, une bière et du chocolat, le tout servi en un éclair, pour moins de 2€, dans ce… non-restaurant.


Le lendemain, absolument affamé après 70 km de vélo-vent-de-face ininterrompus, je pose la même question à l’entrée d’un endroit en tous points semblable et on me dit :

— Da, da. Restaurant.

Il est écrit PECTOPAH au-dessus de la porte et je sais pour avoir jadis séjourné en Russie que ça signifie effectivement « restaurant ». Alors, fort bien. Comme je viens de commencer à apprendre l’ukrainien la veille et que je préfère éviter de commander une caisse d’huile de bain par inadvertance, je répète la même chose :

Goulash, pierogis, piwo.

Ensuite, j’attends.

J’attends.

Me voilà seul dans le restaurant.

J’attends.

Je commence à voir des points blancs danser devant moi. Personne ne vient, personne ne passe. Je n’ai pas même l’ombre d’un verre d’eau sèche pour tromper mon ennui. Je regarde l’heure et je vois que je suis là depuis une demi-heure. J’attends encore dix minutes. Puis je saute sur les pierogis laissés sur la table voisine par une fillette capricieuse au moment de mon arrivée. Miam, miam, miam… J’avale tout rond, je m’étouffe presque, à enfourner tout ça, debout dans le pectopah. Miam, miam, miam. Je me rassois.


Dix autres minutes passent. Je mange les olives laissées par le papa de la fillette. Dix belles olives noires dénoyautées. Miam, miam, miam. Bon sang, ces Ukrainiens… Alors ? Finalement au bout de ma patience, je me lève pour annuler ma commande. La dame fait une apoplexie et me repousse littéralement dans ma chaise. On m’apporte la soupe. Elle est identique à celle de la veille. Bien. Miam, miam, miam. En trois secondes, j’en ai fait mon affaire.


La suite va prendre une heure à arriver. Sans blagues, une heure. J’ai le temps de déplier mes trois cartes, de planifier mes itinéraires jusqu’à Warsovie, de replier mes cartes, de lire deux chapitres dans le roman que je traîne, de critiquer favorablement chaque item de la décoration. À bout, complètement désorienté par tant d’étrangeté, je me lève et j’annonce que je reviendrai demain pour les pierogis. Trois dames se mettent à tournoyer en pépiant autour de moi, toutes trois parées d’habits traditionnels brodés, elles me fox-trottent jusqu’à ma table, me versent un verre de bitter-lemon pour me faire patienter, d’un air aimable et rassurant. Je cale. Gloup-gloup-gloup.


Je me dis que j’aurais fait 40 km minimum dans le temps que j’ai poireauté ici. Mon plat arrive. C’est du poulet frit, avec des patates-pilées et des carottes râpées. Des cuisses de poulet. Je n’aime pas tellement les cuisses de poulet. Qu’à cela ne tienne, je croque là-dedans. Ce n’est pas cuit. Enfin, pas fini de cuire. C’est très élastique, caoutchouteux. Je mange les patates et les carottes et je vide le bitter-lemon. La serveuse passe ! Événement ! Je lui demande un verre d’eau. Elle s'éclipse et revient cinq minutes plus tard avec une interprète.

— Voda.

Verre d’eau. Comprend pas.

— Voda.

Je veux un verre d’eau. Aucune idée de ce que je peux bien vouloir dire/mimer. On m’apporte un autre bitter-lemon.

— Voda. Voda. Voda. VO-DA.

On m’apporte une bière.

— Water, wasser, agua, voda, apo, aqua, de l’eau…

Je mime le geste du robinet, du verre, de boire, rien à faire. Je suis client dans un pectopah et je suis assis là depuis deux heures et plus, mais personne de toute l’équipe ne peut se douter de ce que je demande, il ne vient à l’idée de personne que je puisse avoir un peu soif. Je les entraîne donc aux toilettes et je fais couler l’eau dans mes mains. Je m’abreuve ainsi, comme en camping sauvage près d’un ruisseau.

— Aaaaah ! Voda ! VOODA !

— Da, da, voda, câlisse de tabarnak !

— Adrnak ?!

— Arnak mezen, ciboire !

— What ?!

— VODA, ESTI !

— Vodaesti ? What is ?

— Niet.

— Niet-niet voda ?

— Facture.

— Uhm ?!

— Da-da-facture.

Je mime. Facture, ciboire.

80 Hrivnas. Le quadruple de la veille. Je regarde le devis d’ingénieur qu’on me présente. On m’explique. Soupe, pain (ah ?), bitter-lemon (2x), mayonnaise, ketchup, patates, carottes, fenouil (ah !), poulet (2x), bière (grr !), verre d’eau (sacrament !). Je n’ai ni demandé ni touché la plupart des babioles dans cette liste, mais je sors la tune et je jette tout ça sur le comptoir. Je fixe l’« interprète » dans les yeux et je lui dis :

— Extra-supplément !

— What ?!

Je sors des billets, un à un, des billets d’un et de deux Hrivnas.

— Sel. Poivre. Serviette. Assiettes. Fenêtre. Moquette. Air. Usure de chaise et nappe. Ustensiles.

— Niet-niet.

Elle proteste, toute honnête, traduit à la serveuse tout en tentant de me remettre mon argent, mais je continue… Un billet à la fois…

— Aquarium. Musique. Talons-hauts. Chiro. Costumes. Logo. Papeterie. Éclairage. Ciel. Porte. Frais d’émission de facture. Frais de résiliation d’abonnement. Frais de location (3h). Frais légaux. Frais autres. Elles croulent sous les billets. Y en a pour… trois dollars ! Finalement :

— Frais d’adieux définitifs et irrémédiables.

Je pose sur le comptoir une pièce roumaine de 10 bani. Elles ont le culot de la ramasser d’un air dégoûté :

— What is ?

— Love.

— Uh ? What is !?

— All you need, babe. All you need.






vendredi 24 juillet 2009

jeudi 23 juillet 2009

Dorohoi


Le Chemin du retour

L'Aube


Trois mois pile depuis le départ du Languedoc. Levé de bonne heure. La journée de bus de la veille a laissé des traces. Mal partout. La Gaxuxa aussi, même après une longue soirée de bichonnage. Je ne perds pas trop de temps et je monte en selle. Dès les premiers coups de pédale j’ai conscience de me diriger pour la première fois vers l’Ouest depuis des mois. C’est le chemin du retour. Je songe à Sauve et à mes potes qui se la coulent douce au Baubiac et au pastis. Je songe aussi à l’Ouest, le vrai. À Montréal. Je joue un peu avec l’idée d’y rentrer. Je me demande quelle vie je pourrais y vivre, aujourd'hui. Mon cœur se serre en pensant à Fullum, au parc Baldwin, à tout ça. Au 20 juillet 2007. À mes proches, à ma famille. Des flashs de la veille m’assaillent.

Je roule précautionneusement sur le bulevard Tomis, mon pneu arrière fait des siennes. J’ai changé la chambre, pourtant. À un moment, un papier surgit de je ne sais où, bute contre le guidon et vole vers l’arrière. Je vais rater mon bus, alors je continue à fond, tout en me demandant ce que ça pouvait bien être. Je vais le réaliser dans 15 minutes.

Le chauffeur qui m'accueille n’est pas le même que celui qui m’avait assuré qu’il n’y avait pas de problème. Celui-ci aussi est très gentil. Il veut bien me prendre, mais je dois laisser la Gaxuxa à Constanta. Je souris, j’explique que c’est impossible. Il me conseille alors de prendre le car du soir. Ou de revenir le lendemain. Je pleure presque. Tout à coup, on trouve de la place. Tout est OK. Je me gratte la tête, craignant l’arnaque, mais bon… on y va. Je coince la Gaxuxa dans la soute avec des sacoches de chaque côté. Puis je grimpe dans le bus. Une place double m’attend, tout à l’arrière, où je passerai la journée en compagnie de la sacoche-ordi, de la sacoche bouffe et eau, et de la sacoche de guidon. Je remonte devant payer le chauffeur, qui me dit: « sizty Lei ». Je plonge la main dans ma poche, tout content, moi qui avais prévu 120 Lei, 60 pour moi et 60 pour la Gachu. Y a rien, dans ma poche. Que pouic. Ma liasse ! Où est passée mon immense liasse de leur micro-monnaie papier ? Uhmpf. Je crois bien que la liasse a percuté le guidon avant d’aller faire le bonheur d’une pauvre tzigane et de ses 40 enfants sur le Bulevard Tomis. J’explique au chauffeur que je n’ai pas d’argent, qu’il faut passer à la bankmaçina. Il n’est pas particulièrement amoureux de moi, en ce moment. Il demande jusqu’où je vais.
— Dorohoi.
C’est le bout de la route, Dorohoi. Ça vaut la peine pour lui, je crois. Il acquiesce, en tout cas. Allez, on part.

Ensuite, c’est un ersatz d’enfer qui dure une journée complète, tout le jour, du lever au coucher du soleil. Assis vers l’arrière, on sent très bien que les pneus usés et mal gonflés glissent de gauche de droite. L’avant sautille et l’arrière se tord dans cette machine infernale lancée à une vitesse déraisonnable sur des routes crevées, défoncées, caillouteuses, empêtrées d’ânes, de chevaux de trait, de carrioles pleines de foin, de melons ou d’enfants barriolés. Les flancs plient et grincent lourdement de la chair métallique surchauffée de ce monstre gardé constamment à la limite extrême de la perte de contrôle, le long des fosses, dans les lacets, en dévalant les cols couverts de chaussée explosée et sablonneuse.

Il portent tous des couches, voilà ma conclusion. Deux heures avant le premier arrêt de 5 minutes « pour cigarette ». Je cours me planter entre deux arbres et hop. Le second pipi du matin, le long, le grand, le glorieux. Vite, je cours pour reprendre ma place avant le départ. Aux deux ou trois heures, comme ça, il y aura des pauses. Celle de dix heures dure 20 minutes. Ça sera la seule longue. Deux passagers auront le temps de se succéder à la cabine brune adossée à la cantine en béton armé. Je parviens à changer de la monnaie. Je n’ai plus de Lei, de toute façon, je planifie de rouler dès aujourd’hui pour filer en Ukraine, le plus loin possible jusqu’à la noirceur, et de me faire un bivouac le long du Prout.


Des Hauts et des bas

Mes plans changent en débarquant de l’autocar. Le pneu arrière est à plat complètement. Tous les boulons nécessitent quelques tours. Ma selle a été égratignée. Je place les sacoches sur la Gachu après avoir regonflé le pneu. CRAC. Le ressort qui maintient ma roue avant en place vient de gicler. C’est la vis qui a cassé. Je ramasse les pièces un peu partout sur l’asphalte bouillante de l’autogare. On ne va pas rouler ce soir. Je plonge tout ça dans ma poche et j’interroge tous ceux qui se trouvent là.
— Hôtel ?
Ils font tous signe que non, que nada, que niet-niet. Je traverse la rue en poussant la Gaxuxa. À un resto on m’indique un hôtel. Je m’y rends. C’est vite vu. 15€ avec petit déjeuner. Je monte mes trucs à la chambre avant de m’installer dans un petit parc avec la Basque et le coffre d’outils. Je taffe dessus jusqu’au coucher du soleil, entouré d’une cour pépiante et hystérique de petites tziganes de quatre ou cinq ans qui testent sur moi leurs saynètes suppliantes, en boucle, en cœur, l’une après l’autre, à deux tandis que l’autre hausse les épaules et joue ma complice exaspérée, encore à trois, puis les deux plus vieilles, se moquant de la plus microscopique… Mon tube est changé, les bobos sont réparés, du moins les principaux, je range le vélo, brise trois petits cœurs, qui emportent tout de même ma chambre à air douteuse, que je ne voulais plus voir. Pizza, douche, dodo.

Levé de bonne heure, oui. Ça commence par une bonne ascension, comme tant de journées depuis le début. Ça met en jambes ! Après un long plat où je fonce à toute allure, je débouche sur une autre montée, celle-là vraiment longue et louvoyante. Ça redescend ensuite aussi sec, en boucles et en volutes. C’est rendu en bas que je me rends compte que je n’ai pas pris la bonne route. Je suis allé plein Nord, alors qu'il me fallait aller Nord-Ouest. Tant pis. Je bifurquerai sur un chemin de côté. Pas envie de revenir sur mes pas. J’ai une horreur considérable du retour en arrière, surtout quand je viens de vaincre des côtes. Le chemin de côté, c’est de la grosse caillasse. De la pierraille d’un calibre inouï. Ça monte hard, aussi, ce qui est quand même moins pire que les descentes, véritables casse-gueules vibratoires. Au bout d’un heure à ce régime, je joins enfin la route asphaltée que je visais avant de partir. De là, c’est bon, c’est en dur et c’est presque tout droit.

En pleine forêt, deux zigs en uniformes gris et fluo m’arrêtent. Police des frontières. Passeport, questions, blabla. Ils me conseillent de retourner sur mes pas. Paraît que la frontière ukrainienne est fermée au étrangers. Je souris, je remercie de l’info, mais je continue. À un kilomètre des lignes et avec trente kilomètres derrière, je vais quand même essayer ! Il y a deux petits cols, un dans le village de Pomârta, l’autre avant la frontière. Mais je suis dans une bonne journée, côté jambes, alors y a pas de quoi réserver mon cercueil. Tout en haut, c’est le poste.
— Buna diminata !
Je suis convaincu que je vais charmer la police des frontières. Qu’ils me laisseront aller. Je roule pour la paix, nous sommes un grand groupe international, pédaler dans cette chaleur, c’est dur, puis la route est impitoyable, et les Carpates… Rien à faire. Ils sont charmés, en effet. Que de bons bougres, ici. On m’offre une bière, on remplit mes bidons d’eau gazeuse (euuh), on m’offre même à manger. C’est là que je réalise qu’il est midi. Eh, ben. Le chef m’a à la bonne, il appelle un haut-légume du ministère. Une gentille fliquette la main sur la crosse de son fligue m’offre un croissant. Puis encore une bière et du jus et un pain au fromage. Je souris, je regarde ma carte, très rassasié, mais un peu découragé. Dans la région, il n’y a qu’un seul poste-frontière acceptant des passages internationaux, c’est à Siret, à 50km d’ici. Et c’est vers Siret que je me dirige, une fois le dernier Niet entendu, l’irrévocable, l’impitoyable, l’inaltérable Niet. On m’informe que ce sont les Urkrainiens qui refusent de me laisser passer. Bon. En route.


La Balade du cantonnier

Caillasse, caillasse, caillasse. Quatre heures de caillasse, oui, avant de me présenter à la terrasse d’un petit bar ombragé sis au coin de mon chemin-de-caca et de la route en macadam. Il ne me reste que deux Lei, et je ne vais pas en sortir plus, puisque je serai en Ukraine dans 7 km. Je ne peux donc pas remplir mes bidons. Je dois me contenter d’une petite bouteille d’eau minérale, que je bois en compagnie d'un client curieux et tout exubérant. Il me montre son vélo datant d'avant Causcescu, me dit son nom, parle quelques mots d'anglais, assez pour comprendre que je suis parti de Montpellier, que je suis du Québec, que je fais le tour de l'Europe à vélo. Il traduit pour les autres clients et tout le monde parle en même temps. Blablabla Kwibec, blabla bitchicletta, blablabla Pârish… Je repars quinze minutes plus tard en héros. Eh, eh, eh. Je graisse la chaîne de mon collègue et il me fait entendre le coin-coin débile de son cornet de guidon. J'ai le sourire en remontant. En route vers la frontière.

À l'accueil, une soldate en uniforme, avec pistolet et tout. Elle me brandit un formulaire. Je demande un stylo. Elle hausse les épaules et s'en va. C'est le tout début de deux heures de formalités et de files d’attente, dont une bonne partie en plein soleil. Les officiels se hurlent dessus, les officiels hurlent aux voyageurs, les Roumains tentent de se dépasser les uns les autres dans la file. Un gros blaireau dans le genre me carre son grand ventre bleu ciel dans le visage. Je l'engueule en québécois, ça fait toujours un effet, et il retourne à sa place.
— Crisse de gros twit.
Me voilà estampillé, admis, visé, en règle, me voici en Ukraine. Oh, les potes… Je roule en Ukraine ! Je suis tout heureux, tout content, tout… analphabète. Les enseignes sont unigraphe cyrillique. Oulah. Je mets la main sur un peu de devises locales et je trouve un resto. Il est presque 17h. Nouveau choc, pour un festin, c’est-à-dire une borscht, des pâtes à la viande et deux litres d’eau de source, on me prend 2€. Eh beh.


Les Anges en jaune !

Entre la frontière et Chernivtsi, c’est la grand route. Le soleil continue son boulot, et la chaleur est étouffante. Je pousse à fond, mais je dois bien vite m’arrêter. Mon pneu arrière, encore lui ! Je regonfle. Ça semble aller. J’ai 44 km à faire pour atteindre mon objectif du jour. Mon compteur chinois tout neuf m’indique une vitesse de 3 km/h, puis 55, puis 7, 33, et enfin, zéro ! Je tapote la vitre un peu, agacé. Il s’éteint, puis se rallume en me présentant l’écran où je suis censé préciser le diamètre des roues. J’entre les données tout en pédalant. Une fois que ça y est, tout fonctionne, sauf que je suis retourné aux valeurs par défaut. Perdus, les kilomètres de la journée. En tout cas, pas grave, au moins, ça marche. Le pneu arrière. Argh. Je m’arrête à l’ombre, et je regonfle. Je repars. Le compteur veut le diamètre de mes roues. Le compteur remet tout à zéro. Bon. Monte une petite montagne. Descend une petite montagne. Un type me salue de son entrée de garage, donnant directement sur la route. Il est très souriant et j’hésite à lui demander l’asile pour la nuit. Après ça descend ferme pendant 3 km. Au bas de la côte, je suis tout plat à l’arrière. Merde, une chambre toute neuve d’hier soir. Je regonfle, il n’y a d’ombre nulle part, j’ai la flemme de tout défaire. Allez, en route. Si je n'étais pas au bas d'une côte, je retournais voir ce gentil bonhomme pour planter ma tente dans son jardin.

Tout à coup, Je croise un cycliste tout en jaune, un rouleur d’enfer sur un bolide en carbone. Il me salue chaleureusement et je réponds, tout aussi cordial. J’en ai vu trois en tout, dans toute la Roumanie, mais en voilà encore un, puis deux autres, puis encore un, dans le même sens que moi, celui-là, qui me double sans effort dans une côte. Chouette, l’Ukraine a des cyclistes. Je suis soudainement rejoint par une nuée de ces cyclos-fusées, qui reviennent de leur balade. Ce sont ceux de tout à l’heure. Je leur donne de la clochette, ils me saluent bruyamment. Puis l’un d’eux revient sur ses pas et prend ma roue. Nous mimons un dialogue de semi-sourds. Il comprend « Canada » et « pneumatique-catastrophe ». Je comprends « magazinbitchikleta et hotel ». Le chef de la bande nous a attendus et j’engage avec lui le même type de conversation. Nous entrons dans une grande et longue montée. Les autres disparaissent à l’horizon, mais le chef —un tout petit chicot à lunettes dans la soixantaine— me pousse dans la côte. Il a posé la main sur ma montagne de bagages et il me soulève vers le haut de la pente. Eh beh.
— Spasiba, spasiba !
Tout de même, je lui fais comprendre d’aller m’attendre à l’ombre, plus haut, quoi. Je termine cette satanée escalade presque une demi-heure plus tard et il est là qui m’espère. Je souris à pleines dents. Ensuite, nous y sommes, à Chernivstsi. Il m’emmène à un magazinbitchikleta, si je comprends bien. En me fiant à l’angle du soleil, je me dis qu’il n’est pas trop de bonne heure.


De Charybde en surprise

Une fois au centre-ville, la Gaxuxa décide que la proximité du Prout l’inspire et nous entendons un soudain « prfft ! » Mon compagnon me glisse Niet-niet-niet en me faisant signe d’arrêter. Inutile, je le sens bien, que je suis sur la jante. Arrêt gonflage. On repart. « Prfftfffff… » Niet-niet-niet. Je sais.
— Pneumatique-catastophe !
— DA, DA !
Alors nous marchons, du moins, je marche et il glisse sur son engin spatial digne de la Grande Boucle. Il m’emmène je ne sais où, dans un quartier paumé fait d’immenses tours en béton pourri, séparées de terrains vagues craquelés et envahis d’herbes folles. Nous nous dirigeons jusqu’à… un mur. Il s’arrête. Je me dis que je vais être détroussé dans les prochaines minutes et je pense aux vieilles leçons de bagarre de rue apprises dans mon enfance. Mais mon compagnon jette son vélo sur son épaule (max 6 kg au vu de l’effort) et descend derrière un petit parapet de ciment. Il remonte aussi sec sans sa bécane et une blonde aux cheveux en brosse apparaît au bas du soupirail, encadrée par une porte en acier rouillé. Elle tient dans ses doigts un cadre de vélo en carbone.
— Welcome.
— Uh ? je fais, tout con.
— Welcome to my bike shop.





mardi 21 juillet 2009

Jours tranquilles à Constanta




Il paraît que la Mer Noire n'a jamais été noire. Ce seraient les amiraux romains qui lui auraient donné ce funeste nom à la suite d'innombrables naufrages. Nous quittons ce matin Constanta pour le Nord de la Roumanie. C'est la canicule. Notre autobus part à 6h et nous allons rouler toute la journée. Ensuite… Pause de blog jusqu'à L'Viv, à moins d'une surprise. À bientôt. Vous aime, machin.

lundi 20 juillet 2009

La Claire Fontaine

Ça doit faire dix ans à peu près. J’étais en train d’aider ma copine à déménager. Tu es apparue sur mon radar à un demi-kilomètre. J’ai ouvert le coffre de la voiture. Tu n’étais qu’un aura à l’horizon au coin de Sherbrooke et Bordeaux. J’ai monté une caisse dans l’escalier. Tu étais un point sombre près de la rue Rachel. J’ai redescendu les marches et pris deux valises. Tu étais une grande robe noire et des cheveux longs. J’ai bu une gorgée d’eau. Tu étais une femme sur le trottoir. J’ai monté quatre sacs de vêtements. Tu étais une distorsion de la lumière sous un érable. J’ai regardé ailleurs. Tu m’as souri, j’ai dit bonjour, tu as monté l’escalier de ma blonde. Tu es entrée chez toi, second palier.

J’ai laissé ma belle, ce soir-là. Parce que tu existais. Je te savais juste en-dessous. Impossible. Malhonnête.

Ensuite je t’ai croisée de temps à autres. Tu avais chaque fois un nouveau mec et moi une nouvelle belle. Nous sommes graduellement passés de monosyllabes à phrases complètes. La dernière année, on se croisait dans des cafés. Vers la toute fin, une amitié galvanisante commençait à poindre. Nous avons mangé ensemble, puis marché dans le quartier, gravi le Mont. Tu marchais à un rythme affolant et je suivais avec peine, moi qui adore me promener à la vitesse d’un grabataire. Nous courrions presque. C’était un sport ! Puis les idées filaient d’une tête à l’autre, éblouissantes, claires, multicolores, simples et belles, profondes, denses. J’avais une copine prodigue en Arabie et toi un truc plus très vivant.

Un soir, en revenant de Cuba, je mettais de l’ordre dans mon roman et je t’ai vue apparaître dans ma boîte de réception. Une petite étincelle, puis deux, un éclat de rire, un reflet chatoyant… Ton esprit m’emplissait de joie. Il faisait nuit et nous travaillions tous deux, chacun à notre bout du quartier. Tu as terminé ton boulot et tu m’as proposé un rendez-vous à la fontaine de Baldwin.

Minuit. Nous rions comme d’habitude. Je n’ai plus de copine prodigue, mais tu as encore ton truc aux soins intensifs. Une petite goutte tombe, puis une autre, puis des trombes. Je n’ai pas envie d’un bar tonitruant, toi non plus. J’habite tout à côté, tu proposes, j’acquiesce. Il n’y a que le lit dans ma microscopique cellule au sous-sol. Dans la cabine, comme on s’était mis à l’appeler. Je sers le single malt et nous trinquons. Je ne sais plus quelle musique j’embraye, peut-être Sketches of Spain. Tu portes encore tes patins et tu as la flemme de les ôter. Comme je suis méticuleux rapport à mes draps de riche (achetés à prix d’or quand j’en avais), je fais le brave et je me lève de ma chaise pour te retirer tes roulettes. T’as un peu mal au pieds. Je masse, innocemment. Puis je continue. Ça te fait du bien, je crois. Je suis concentré, tout à ma tâche, j’ai oublié qui tu es pour moi, la pousse qui croît depuis ce déménagement, depuis cette robe noire et cet escalier. Je suis les méridiens, je détends, je comprime pour mieux apaiser. Les jambes, les mains, les bras, la tête. Nous ne parlons plus depuis une heure. Soudainement, alors que je serre ta nuque et que je malaxe tes oreilles, tu chuchotes entre tes mèches :
— Je me sens fourbe.
— Fourbe ?
Ton œil me fixe de façon hyper-sérieuse.
— Fourbe, oui.
La notion pénètre lentement en moi. Et tout, tout bascule.

Ensuite c’est comme être assis sur le nez d’une fusée. Au cours des mois qui suivent, je reçois des plaintes de mes voisins parce que je ris trop fort. Je ris tout le temps. Toi aussi. Et puis nous nous promenons, et les mots vertigineux apparaissent. C’est, je dirais, l’idylle. Vautrés dans l’herbe au bout de la piste cyclable, trempés de lumière et les zygomatiques courbaturés, nous élaborons ce voyage, ce projet dingue, cet Odyscycle. Ça ne dure rien, tout ça. À l’échelle d’une vie. Une poussière à la dérive dans la canicule. Mais c’est plein comme une baleine enceinte, c’est dense comme du platine, comme un soleil mourant, c’est une lune et c’est une nuit vide, aussi. Moins de cent jours, à dire vrai. Un petit rien.


J’ai trouvé l’eau si belle
Que je m’y suis noyé




___v3

dimanche 19 juillet 2009

Fin du continent



samedi 18 juillet 2009

vendredi 17 juillet 2009