lundi 28 novembre 2011

Ken Russell
3 juillet 1927 - 27 novembre 2011

D'quel bois elle s'chauffe

On avait fait un petit délire après le déjeuner chez les potes, autour des daubes à la con de Sardou. Ensuite nous marchions côte à côte dans l'avenue, juste avant la pluie et j'avais une des idioties de l'autre taré dans la tête. Je le lui dis, à l'elfe, et elle se met aussi sec à me turlutiner un truc pour me changer les idées. Je ne reconnais pas tout de suite ce que c'est. Elle est même forcée de me le dire, tellement ça ne me vient pas dans le contexte. Je te dis pas la rareté du moment. Mont-Royal coin Saint-Hubert. Non seulement je tiens une femme par la main, mais la petite faérie chante ceci :

dimanche 27 novembre 2011

Le Vent peut tourner au moment le plus étonnant

Et on se retrouve soudain à marcher dans les mêmes avenues d'acier grises et sans espoir, mais on a les joues en feu et les zygomatiques courbaturés d'avoir tant rigolé. Eh. Vas savoir. What a wonderbizarre world.

samedi 26 novembre 2011

L'Apéro de la Terreur

La grande trouille. Et si tu n'existais pas. Et si je te cherchais en vain depuis toujours. Et si je devais éternellement habiter mon petit maquis mesquin. Et si j'allais continuer à fuir comme un dératé devant le rouleau-compresseur. Et si mon dos, mes épaules, mon échine, finissaient par se calcifier dans cette posture pré-crash, survie temporaire, mains sur la tête, coudes sur les genoux. Je ne sais pas revenir sur mes pas. Je ne sais pas désapprendre, nier, donner le change. Je n'ai pas la force de la supercherie. Je ne jouerai pas du violon sur les tuiles enflammées. Je n'infiltrerai pas le grand capital. Je ne me la jouerai pas taupe parmi les Einsatzgruppen, SS dissident, pèle-patates du fuhrer. Que nous reste-t-il à faire ? La marge s'amenuise. Ça se remarque. Les mailles du filet se resserrent sans cesse. L'étau referme ses mâchoires d'airin poli. Nous sommes tous et toutes atomisés. Demain la famine. Demain l'exil de tout. Demain les lendemains aphones. Sauf pour les putes, les flics et les marioles de l'Olympe. La vie, la liberté, les rires, oui, mais… seul, à gésir à même la pierre, à s'user les ongles sous les néons aveugles, à traîner des fers rouillés dans les dédales poussiéreux de leurs immenses grottes de béton armé.
Je crois… on dirait que mon ressort s'est cassé.

vendredi 25 novembre 2011

Demain et dimanche, dédicaces à Expozine

Expozine !

Samedi de 12h00 à 13h30.
Dimanche de 16h à la fermeture.

Barbara
9 juin 1930 - 24 novembre 1997

Possibilité pratique du bonheur

Je marchais dans la sloche et l'humidité s'engouffrait dans mon manteau trop grand et je voyais les cieux s'ouvrir au-dessus de ma caboche comme en songe, une sorte d'aurore boréale se faisait une place dans la grisaille de fin novembre et entre les poussières des pluies sales scintillait une sorte d'étoile. Tout le haut de mon corps se contractait comme lorsqu'on voit arriver un mur de béton inévitable. Oah, essayer le bonheur, ouais, mais comme le disait une vieille pote, « essaye, voir, mais c'est pas sûr qu'il te fera ». Qui sait. Ça pourrait être tout simple. Une fois.

On Assassine La Solde !



L'avantage de la gloire : avoir un nom trimbalé par la bouche des sots !
— Jules Barbey d’Aurevilly

Anthony Burgess
25 février 1917 - 25 novembre 1993

jeudi 24 novembre 2011

Gilliam démolit Schindler's List

Diego Rivera
8 décembre 1886 - 24 novembre 1957





On a dit que la révolution n'avait pas besoin de l'art mais que l'art avait besoin de la révolution. Ce n'est pas exact. Oui, la révolution a besoin d'un art révolutionnaire. L'art n'est pas pour le révolutionnaire ce qu'il était pour le romantique. Ce n'est ni un stimulant ni un excitant. Ce n'est pas une liqueur pour s'enivrer. C'est l'aliment qui donne des forces au système nerveux. Il donne des forces pour la lutte. C'est un aliment comme peut l'être le blé.
— Diego Rivera

lundi 21 novembre 2011

Deux Sanglots et un frisson

Il était tard la nuit lorsque nous sommes sortis du Cheval Blanc. J'avais picolé au scotch tout au long du salon et puis j'avais ajouté deux steiners dans un bar sympa en regardant le match et j'ai perdu le compte vers minuit. Gom a habilement libéré son vélo de ses chaînes, on s'est fait un gros câlin d'anciens champions qui ont dansé ensemble dans le cercle de feu puis, zoup, il était loin en train de caracoler dans la pente aigüe qui mène à la Petite Italie.

Moi je marchais aussi droit qu'un papillon qui vient de sucer quinze marguerites et trois myosotis. Un couple a été forcé de m'esquiver dans ma maladresse. Ils se tenaient la main en marchant. J'ai regardé leurs mains, j'ai sondé leurs regards, le temps d'une seconde. Et quatre pas plus loin j'ai éclaté en longs sanglots bruyants. J'entends dans ma tête le jeune Mellencamp : « Oh yeah, life goes on long after the thrill of living is gone… »

Le lendemain. J'ai couru de ma dédicace à l'empilade de tentes des Indignés. Les auteurs passaient l'un après l'autre et lisaient un extrait à un demi-cercle d'auteurs parmi lesquels se tenaient un ou deux habitants du campement. Nous étions encore une fois entre nous. Enfin. Je suis venu, j'ai vu, j'ai lu.

Hier soir je suis allé prendre un pot avec ma pote Miléna. C'était une soirée à micro ouvert. Eh bien, les jeunes musiciens québécois chantent désormais en harmonie, chose qui était rarissime jadis. Ils jouent également de la guitare avec les doigts (merde, moi qui ai mis vingt ans à y arriver) et tapent du pied. Deux duos splendides qu'un petit mièvre affecté n'est pas parvenu à faire oublier ont été suivis par une véritable splendeur. Un jeune contre-bassiste accompagnait un guitariste. Ils étaient drôles et modestes, chantaient à ravir, souriants, intenses, concentrés. Hank Williams, etc. Un truc à te réchauffer le cœur et les pieds. Un petit moment de grâce, d'émotion esthétique. J'y retournerai. J'apporterai ma Thinline et mon bottleneck. Au cas.

Et puis ce matin. Après avoir feuilleté toute la semaine au Salon des centaines et des centaines de bouquins, tous plus best-sellers et primés les uns que les autres, avec une sorte d'effroi et de vertige, après avoir contenu la violence électrique de mon aversion, après avoir été gentil, après avoir souri, ce matin, bref, je me lève. Je m'étire un peu et me dirige vers la toilette. Comme j'ai l'habitude d'y lire, je prends au hasard un ouvrage dans la pile grandissante des livres que je récupère chez mes potes et qui s'accumulent dans une boîte. J'entre dans la salle de bain, je m'assieds sur le trône et j'ouvre. C'est In Our Time du vieux Hem. À la dernière page de Indian Camp, une grande giclée de larmes me prend par l'intérieur. Je dépose le livre. J'appuie ma tête entre mes mains. Mes joues sont brûlantes de fièvre. La limpidité du travail bien fait me heurte de face comme un train de marchandise en pleine nuit.

Du solide, tabarnak. Du solide.

Une Lectrice montre l'exemple




J'ai dessiné une petite étoile dans son cahier.

samedi 19 novembre 2011

7e Ciel de Métro Montréal
(en 2e position)

SOURCE

2. La Solde
La toute nouvelle maison d’édition La Mèche publie un premier ouvrage original qui détonne dans le paysage littéraire québécois. L’écriture dynamique et réaliste aux accents québécois d’Éric McComber plaît dès la première page de La solde, son troisième roman, dont le protagoniste est Émile Duncan, un bluesman ur­bain barbu en déroute. Le quotidien pathétique du héros est toutefois ponctué de situations déjantées. Considéré comme un gars «ben heavy» par son entourage, Émile est néanmoins un être auquel on s’attache. À quand une suite? Éditions La Mèche (Rachelle McDuff)

vendredi 18 novembre 2011

Et la Une de Maisonneuve.org !


La Une de Journal Métro.com

Le roman n’est pas une fiction

PIERRE-YVES THIRAN
MÉTRO
Publié: 17 novembre 2011 21:32
Mis à jour: 17 novembre 2011 21:37

Tandis que le Salon du livre de Montréal bat son plein, il nous a semblé indiqué de nous pencher sur ce qui fait la particularité de la littérature. Nous avons ainsi rencontré Éric McComber, qui lance ses jours-ci son troisième roman, La solde. Publié par la toute nouvelle maison d’édition La Mèche, La solde raconte la descente aux enfers d’Émile Duncan, personnage que l’on retrouve également dans Sans connaissance, le deuxième roman que l’auteur a fait paraître en France en 2007.


PYT : Émile Duncan, le héros de La Solde, est sous anti-dépresseurs. C’est aussi un personnage qui boit beaucoup. Pourquoi les médicaments et l’alcool sont-ils si importants dans votre roman?

EMC : Eh bien, parce que ce personnage est absolument incapable de supporter la douleur. Il doit altérer sa conscience pour étaler les paiements de sa souffrance.


PYT : Le 11 septembre est évoqué dans le roman. Y a-t-il un lien entre la douleur d’Émile et les attentats?

EMC : Oui, il y en a un. C’est d’ailleurs apparu au cours de la rédaction; à un moment donné, les attentats sont remontés à la surface comme un cadavre à la surface d’un lac. Les attentats amplifient la douleur sur tous les plans : social, financier, mais aussi sexuel. Et c’est là qu’on peut faire un pont entre l’histoire de l’humanité et l’histoire d’un homme, celle d’Émile Duncan par exemple.


PYT : Il faut préciser que votre roman est cependant très drôle. Il est donc possible de présenter la douleur de façon drôle?

EMC : Ah oui, absolument – grâce au rythme. Ça, ça me vient du blues, où on parvient à dire des choses terribles en tapant du pied.


PYT : Vous êtes en effet chanteur de blues, tout comme votre personnage. Peut-on dire qu’il s’agit de votre alter ego?

EMC : Eh oui, on peut.


PYT : Émile Duncan était déjà le personnage central de votre précédent roman, Sans connaissance. Quelle est son importance?

EMC : Elle est considérable dans ces deux récits. C’est par lui que tout s’incarne. Ce qui me rappelle d’ailleurs ce que l’auteur français Paul Valery disait de la posture de l’écrivain qui, dans une fête, se poste à l’écart et, adossé à un mur, prend des notes. Ce n’est absolument pas ma posture à moi. Pour moi, l’écrivain participe à la fête, et il danse, même s’il est grotesque, et c’est en dansant qu’il prend des notes. De la sorte, il parvient à faire quelque chose que celui qui reste adossé au mur ne peut pas faire : il saisit le rythme sur le vif. De l’intérieur, si je peux dire.


PYT : Et c’est là que les choses deviennent plus incarnées?

EMC : Exactement.


PYT : Est-ce là l’une des grandes différences entre le roman et l’essai? Entre ce qu’on appelle la fiction et la non fiction?

EMC : Absolument. Le roman est plus incarné. Par exemple, à propos du 11 septembre, puisqu’on en parle, eh bien, vous pouvez avoir un roman et un essai. Le roman, s’il est bien écrit, c’est-à-dire si l’écrivain a réussi à capter le rythme de l’onde de choc des attentats, à travers des tas de choses, notamment la sexualité, vous dira davantage la vérité sur ces événements que l’essai, tout passionnant que celui-ci puisse être. L’essai ne sera jamais assez incarné pour dire la vérité, il y aura toujours une sorte de froide distance entre l’essayiste et son sujet.


PYT : Qu’entendez-vous par «vérité»?

EMC : Je persiste à affirmer que la vérité est un concept un peu foireux. Mais le roman peut s’en approcher dans la simplicité. Sauf qu’il est très difficile d’accéder à cette simplicité. Tout le labeur du romancier qui fait sérieusement son travail est d’arriver à cette simplicité. Prenez, je ne sais pas moi, prenez une forêt par exemple. Eh bien, une forêt va vous être présentée comme une ressource; tout d’ailleurs n’est plus que ressources, des arbres jusqu’au sous-sol, en passant par les êtres humains.


PYT : Les ressources humaines…

EMC : Oui, les fameuses ressources humaines. Dans ce monde, tout est vu à travers le filtre des ressources, n’a de réalité sérieuse qu’à travers ce filtre. Or, une ressource, c’est bien sa fonction, est sommée de produire : de l’énergie, des biens, du travail. Et tout ça est tellement étouffant aujourd’hui, tellement délirant, que ce que ça produit principalement, c’est de la douleur. Du malheur. Quand une chose ou une situation fait souffrir ou ennuie, c’est qu’il n’y a plus de musique, que le rythme a été écrasé. Bref, pour faire une histoire courte, je dirai que la vérité du roman est celle de la simplicité d’une chose dégagée du poids de l’obligation de produire. Il s’agit donc ni plus ni moins de poésie. Le cœur du roman, le cœur qui bat et qui danse, c’est la poésie.


PYT : Mais tout ne peut être présenté dans cette simplicité…

EMC : Non, vous avez raison. Dans La solde, les choses sont présentées avec leur charge d’aliénation, c’est-à-dire avec leur façon de composer, de vivre avec l’obligation dont je parle. Tout est à la fois simple et habillé par cette obligation, d’où un tas de situations douloureuses et, en même temps, comiques.


Colonne

Extrait de La solde

«Je suis seul chez moi, la guitare sur les genoux. Mes cordes, trop neuves avant-hier, atteignent le paroxysme de leur sonorité. Je gratte un mi. Ma guitare sonne mieux que jamais. J’ai un frisson en entendant ce mi. L’esprit du blues, ce qui me touche ici-bas, est dans ce simple mi qui me ramène sur terre, étouffé juste ce qu’il faut dans les basses, percussif, rutilant, chatoyant. Ce mi, tout con, est l’aboutissement de vingt-cinq ans de piochage. Ce mi est le dix millionème mi que je joue, mais il est un des premiers beaux, un des premiers vrais. J’essaie de comprendre ce que je fais de mieux qu’avant et je n’y arrive pas. Je penche la tête pour voir mes mains. C’est comme si ma chair avait fini par assimiler ce que la musique veut d’elle. L’acier des cordes vibre, coincé entre mes doigts et les frettes. Sous mon bras, contre ma poitrine, le fond de la caisse chante, sa voix large et claire. Par la rosace jaillit le miracle anodin, la fontaine improbable, la clairière inouïe, ce mi, enfin beau.»

Man Ray
27 août 1890 – 18 novembre 1976

mercredi 16 novembre 2011

Interview dans Métro

Livres: questions en rafale à l'auteur Éric McComber

Chaque semaine, Métro pose quelques questions à un auteur



ANICÉE LEJEUNE
MÉTRO
Publié: 15 novembre 2011 20:45
Mis à jour: 15 novembre 2011 21:22
SOURCE

Le Québécois Éric McComber, qui sera présent au Salon du livre de Montréal, vient de sortir son troisième roman, La Solde. Le protagoniste, Émile Duncan, est un bluesman urbain barbu en déroute.

Quel est votre livre de chevet en ce moment?
Les veines ouvertes de l’Amérique latine, d’Eduardo Galeano, que je lis en espagnol.

Qui sont vos auteurs incontournables?
Oh, c’est un choix difficile! Disons, Ernest Hemingway, James Joyce et Céline.

Qu’est ce qui vous a donné envie d’écrire?
J’écris depuis la nuit des temps! J’écris depuis la maternelle. C’est l’amour de la vie qui m’a donné envie d’écrire. Je suis un observateur de tout ce qui se passe autour de moi, des couleurs, des chatoiements, etc.

Que faites-vous quand vous n’écrivez pas?
Ah! Je suis toujours en train d’écrire, sauf quand je dors. Même quand je n’écris pas et quand je fais des bisous, j’écris!

Quelles sont vos routines d’écriture?
J’en ai des tas! Mais la meilleure, c’est de rouler 100 km à vélo, de monter ma tente, de me
poser avec mon ordinateur et de noter avec précision tout ce dont je me souviens.

Comment travaillez-vous exactement?
Je n’ai aucune imagina­tion, donc je dois faire un boulot journalistique en amont. Une fois les répliques écrites, je les dis à haute voix pour trouver le rythme.

Quel est votre auteur québécois ou canadien préféré?
Ah! C’est une question piège! (Rires) Je dirais Christian Mistral, Ian Lauzon et Pierre-Yves Thiran.

Quel est le livre que vous avez le plus aimé?
Pour qui sonne le glas, d’Ernest Hemingway.

Critique sympa dans Métro

Éric McComber
La Solde
La Mèche
SOURCE

La toute nouvelle maison d'édition La Mèche offre un premier ouvrage original et qui détone avec ce qui se fait au Québec en littérature. L'écriture dynamique d'Éric McComber plait dès la première page de La Solde, son troisième roman dont le protagoniste est Émile Duncan, un bluesman urbain barbu en déroute.

samedi 12 novembre 2011

Pourtant, je me souviens

Je me souviens de repu. Je me souviens de rassasié. Je me souviens d'aimé. Je me souviens de joyeux. Je me souviens de rieur. Je me souviens de marrant. Je me souviens de reposé. Je me souviens d'optimiste. Je me souviens d'enthousiaste. Je me souviens de vivant. Je me souviens d'à bout de souffle. Je me souviens de splendide. Je me souviens de délectable. Je me souviens de surprenant. Je me souviens de désinvolte. Je me souviens de malicieux. Je me souviens de léger. Je me souviens de doux. Je me souviens de tendre. Je me souviens de bienheureux. Je me souviens de juste. Je me souviens de pacifique. Je me souviens de vert. Je me souviens de calme. Je me souviens d'abandonné. Je me souviens de vu. Je me souviens de présent. Je me souviens de la possibilité pratique du bonheur.

jeudi 10 novembre 2011

Le Trio La Solde, croqué sur le vif

Accordéon : Benoît Leblanc, contrebasse : Mike Reilly, lectures : Pierre-Yves Thiran

Photo : © Guillaume Pâquet


Photo : © Guillaume Pâquet



Photo : © Pascale Raymond

Arthur Rimbaud
20 octobre 1854 - 10 novembre 1891

Jadis, si je me souviens bien, ma vie était un festin où s'ouvraient tous les cœurs, où tous les vins coulaient. Un soir, j'ai assis la Beauté sur mes genoux. — Et je l'ai trouvée amère. — Et je l'ai injuriée. Je me suis armé contre la justice. Je me suis enfui. Ô sorcières, ô misère, ô haine, c'est à vous que mon trésor a été confié ! Je parvins à faire s'évanouir dans mon esprit toute l'espérance humaine. Sur toute joie pour l'étrangler j'ai fait le bond sourd de la bête féroce. J'ai appelé les bourreaux pour, en périssant, mordre la crosse de leurs fusils. J'ai appelé les fléaux, pour m'étouffer avec le sable, le sang. Le malheur a été mon dieu. Je me suis allongé dans la boue. Je me suis séché à l'air du crime. Et j'ai joué de bons tours à la folie. Et le printemps m'a apporté l'affreux rire de l'idiot. Or, tout dernièrement m'étant trouvé sur le point de faire le dernier couac ! j'ai songé à rechercher la clef du festin ancien, où je reprendrais peut-être appétit. La charité est cette clef. — Cette inspiration prouve que j'ai rêvé ! « Tu resteras hyène, etc..., » se récrie le démon qui me couronna de si aimables pavots. « Gagne la mort avec tous tes appétits, et ton égoïsme et tous les péchés capitaux. » Ah ! j'en ai trop pris : — Mais, cher Satan, je vous en conjure, une prunelle moins irritée ! et en attendant les quelques petites lâchetés en retard, vous qui aimez dans l'écrivain l'absence des facultés descriptives ou instructives, je vous détache ces quelques hideux feuillets de mon carnet de damné.

(Une saison en enfer)

mercredi 9 novembre 2011

Je ne sais plus faire

Chaque fois je ressors le cœur gros. En fait, j'ai connu une abondance qui aurait rassasié pour la vie n'importe quel individu normalement constitué. Mais je ne le suis pas. Et ces périodes de bombance byzance reviennent me hanter dans les lancinants déserts de ma vie actuelle. Chaque fois j'entends en moi la même réponse « continue à travailler pis ferme ta gueule. » Et c'est la seule chose que je sache faire. Alors je bosse, je bûche, je trime. Je me démène comme un diablotin au fond d'un tonneau d'eau bénite dévalant une colline dans une tempête de neige. Ça ne rend pas tellement. Frring, frring, frring, ça répond pas. Je finis par m'endormir, par sombrer comme un vaisseau qui s'échoue dans un fracas de voiles et de filins.

Je me relève pourtant avant le compte de 10. Mon pas est de plus en plus pesant, mes yeux de plus en plus lourds, mes mains engourdies échappent les objets, brisent des choses, perdent le fil. Mes jambes voudraient pédaler dans les brumes matinales entre les collines indonésiennes. Mon cœur s'empoussière. Ma langue s'enraye. Mes phalanges deviennent amnésiques des routes de la tendresse. Ma vieille tête desséchée passe le même vieux disque en boucle. Ferme ta gueule pis travaille, Rick.

Guillaume Apollinaire
26 août 1880 - 9 novembre 1918

La jolie rousse

Me voici devant tous un homme plein de sens
Connaissant la vie et de la mort ce qu'un vivant peut connaître
Ayant éprouvé les douleurs et les joies de l'amour
Ayant su quelquefois imposer ses idées
Connaissant plusieurs langages
Ayant pas mal voyagé
Ayant vu la guerre dans l'Artillerie et l'Infanterie
Blessé à la tête trépané sous le chloroforme
Ayant perdu ses meilleurs amis dans l'effroyable lutte
Je sais d'ancien et de nouveau autant qu'un homme seul pourrait des deux savoir
Et sans m'inquiéter aujourd'hui de cette guerre
Entre nous et pour nous mes amis
Je juge cette longue querelle de la tradition et de l'invention
De l'ordre et de l'Aventure

Vous dont la bouche est faite à l'image de celle de Dieu
Bouche qui est l'ordre même
Soyez indulgents quand vous nous comparez
À ceux qui furent la perfection de l'ordre
Nous qui quêtons partout l'aventure

Nous ne sommes pas vos ennemis
Nous voulons vous donner de vastes et d'étranges domaines
Où le mystère en fleurs s'offre à qui veut le cueillir
Il y a là des feux nouveaux des couleurs jamais vues
Mille phantasmes impondérables
Auxquels il faut donner de la réalité
Nous voulons explorer la bonté contrée énorme où tout se tait
Il y a aussi le temps qu'on peut chasser ou faire revenir
Pitié pour nous qui combattons toujours aux frontières
De l'illimité et de l'avenir
Pitié pour nos erreurs pitié pour nos péchés

Voici que vient l'été la saison violente
Et ma jeunesse est morte ainsi que le printemps
Ô soleil c'est le temps de la Raison ardente
Et j'attends
Pour la suivre toujours la forme noble et douce
Qu'elle prend afin que je l'aime seulement
Elle vient et m'attire ainsi qu'un fer l'aimant
Elle a l'aspect charmant
D'une adorable rousse

Ses cheveux sont d'or on dirait
Un bel éclair qui durerait
Ou ces flammes qui se pavanent
Dans les roses-thé qui se fanent

Mais riez riez de moi
Hommes de partout surtout gens d'ici
Car il y a tant de choses que je n'ose vous dire
Tant de choses que vous ne me laisseriez pas dire
Ayez pitié de moi

lundi 7 novembre 2011

Courte Recension dans Métro

Éric McComber
La Solde
La Mèche


La toute nouvelle maison d'édition La Mèche offre un premier ouvrage original et qui détone avec ce qui se fait au Québec en littérature. L'écriture dynamique d'Éric McComber plait dès la première page de La Solde, son troisième roman dont le protagoniste est Émile Duncan, un bluesman urbain barbu en déroute.

C'est ici.

Mardi 8 novembre, à L'Escalier
Métro Berri-Uqam, Montréal




552, rue Sainte-Catherine Est, Montréal, dès 17 h

Léon Tolstoï
28 août 1828 - 7 novembre 1910


Les historiens ressemblent à ces gens sourds qui entreprennent de répondre à des questions qui ne leur ont pas été posées

Soirée improbable avec Gomeux

Une serveuse qui ne s'appelle pas vraiment Marylin, un chanteur solo qui n'aime pas les solos, un match plutôt pourri sur écrans géants, des pintes de red à 4$. Gomeux finit par arriver. Le match a la mansuétude de se terminer avant qu'on se pende aux machines-à-coke. Au bout d'une demi-heure de karaoke professionnel, on annonce la première partie, qui tout de même, arrive après le début, mais on s'en tape. Marylin fait semblant d'être amoureuse de toute la salle, se gave de pourboires, charme la moitié de la ville, il fait très chaud, les camions de pompiers hurlent à la lune tout autour du petit bar, c'est son cul, ou nos ventres, qui brûlent ? Le match perdu fait place à la débâcle des Alouettes, qui eux, ne connaissent pas la défaite, mais plutôt la campagne de Russie, un 11 septembre footballistique, mais on s'en fout, parce que cette première partie qui se tient plus tard que la deuxième est assurée par un tout petit Mexicain d'Acapulco, Pablo, Manolo, Osvaldo ou Pedro-Juan, j'ai oublié. Tout ça pour dire que celui-là descend de scène, s'avance vers le public, tient le micro à un mètre de ses lèvres et : mehhiiiii-cooo… VLAM ! Un vrai de vrai chanteur. Cinq vieilles ouvrières fatiguées et flapies y vont de danses en lignes plus ou moins désynchronisées. Elles sont dignes et belles, d'une certaine façon. Pendant ce temps, les écrans montrent des types à demi-nus, affalés l'un contre l'autre, tellement à bout de souffle qu'ils ne savent plus se boxer. Le plus vieux des deux prend les tapes sur le nez sans réagir. L'autre s'arrête et ahane. Reprend l'initiative. Et pif, pif, pof. Le sang coule partout. J'essuie la bière ambrée sur le comptoir à l'aide d'une serviette de papier immaculé. Trop c'est trop. Gom propose qu'on s'éjecte. Je prends mon gros chandail vert. Tellement hurlé les chœurs que je suis aphone ce matin. Ça tombe bien, je suis seul.

dimanche 6 novembre 2011

Exit

Un membre très proche de ma famille me téléphone. Il n'était pas au courant des événements que je m'apprête à tenir à Montréal. Je lui donne les dates en lui disant de voir sur mon blogue pour les coordonnées. Il ne connaissait pas Roule, Rosie… 
— Tape ericmccomber.com.

J'entre dans un café que j'ai fréquenté trois fois par semaine pendant vingt ans. La tenancière fait « allô. » Je vais m'asseoir au fond. Lorsqu'elle vient me porter ma tasse, elle se gratte la tempe, « t'étais tu en vacances ? ».
— Non, j'habite en France, pis avant, j'ai vécu dans ma tente, à vélo… dinz'Europes.
— Ah ouain. Me semblait que ch't'avais pas vu depuis une couple de semaines… 
— Quatre ans et deux mois.
— Je t'apporte le menu ?

Partout où porte mon regard, partout où je tends l'oreille, gronde le message, tonitruant comme le fracas d'un torrent, le tonnerre de silence qui estompe les soi-disants rapports humains. Je m'en suis un peu fait croire, on dirait, encore, et malgré les longues montées solitaires dans les Alpes ou les Carpates, malgré les jours initiatiques à Bialowiesza, malgré les semaines à méditer en blues ouvert au sommet de la Dune, malgré les pluies, les grêles, les neiges, les casses, les crevaisons, les coups de mou, les décrochages, les jours-sans, les glorieuses, les vols, les vents, les cols, les accidents déterminants, les coups de chance, les crépuscules kaléidoscopiques, les amitiés inouïes, les aurores enchanteresses, les baisers furieux, les adieux minables, les retrouvailles incendiaires, les bassesses meurtrières, malgré les eaux sous les ponts, les trotteuses usées, les pieds ensablés, les mains crevassées, les stries des éraflures, les crevasses des enflures, le halo des éblouissements, le poids des éboulements, le râle des enroulements… Malgré la caresse du bleu, la fraîcheur du noir, la brûlure du rouge et les délices du vert, je dois encore remettre sur le métier cette plaie vieille de la nuit des gamètes et tenter une nouvelle fois d'intégrer cette notion prodigieusement indigeste, mise en mots par Ionesco avec tant d'éloquence : À quoi bon tout ?


Seule arme contre cette affreuse angoisse, ce gros chasseur balafré d'Hemingway, qui nous prévenait dès les années trente : La première chose, c'est durer.

samedi 5 novembre 2011

Oubli

Bon, bin, je viens de m'apercevoir que j'ai raté le 4e anniversaire de Roule, Rosie, Roule ! C'était le 1 octobre dernier. Je vais tâcher d'être en éveil pour le moment (sur le point de se produire) où cette page accueillera son 100 000e visiteur. On est bien peu de chose. Le ou la gagnante se méritera un seadoo, un mobil-home et une perceuse électrique de son choix, moyennant l'obligation de se conformer à toute un chiée de règlements à la con qui empêcheront quiconque de toucher un seul gramme de son prix*.










—————
*Seuls sont éligibles les citoyens de souche de Kuala Lumpur (pouvant prouver génétiquement leur parenté avec Yap Ah-Loy) ayant en leur possession les romans Antarctique, Sans Connaissance et La Solde, ainsi que le numéro 109 de Mœbius, le Zinc sur les blogues et le numéro de Jet d'Encre où figure Paule ainsi qu'un exemplaire dédicacé de Winter de Whack That Fish! et le cd original de Jéricho avec factures originales lisibles non détériorées et preuves d'achats ou de cession, et tickets de chacune des transactions en bon et due forme.

Laver ses Choses dans un endroit…

J'entre dans la buanderette (le lavoir, pour les cousins hexagonaux). Première surprise, il y a un être humain sur place, qui me renseigne, me fait de la monnaie, me parle. Seconde surprise, ça ne coûte pas grand chose. J'avais apporté une scie pour détacher mon bras, mais je n'ai pas eu besoin de la sortir. Troisième surprise, le cycle dure 20 minutes, contrairement aux vingt jours standards en la douce France.

Bon, je n'ai clairement pas grand chose à raconter. Je suis rentré de Québec hier soir, j'ai regardé le triomphe des Canadiens de Môrial dans un vrai de vrai bar digne de ce nom, avec table de billard, poker électronique, chiottes qui puzent et péripatéticiennes désœuvrées. J'avais faim. Je suis sorti entre les périodes, mais à part les endroits qui font l'objet d'un boycott permanent, il n'y avait rien d'ouvert. J'ai vu un sandwich dans une vitrine, je suis entré. Une dame courte, blonde et vigoureuse m'a répondu. Dans le comptoir vitré, il y avait des pyramides de pierogis. J'ai regardé autour de moi et, lentement, j'ai fait :
— Tchecht ?
La dame s'est éclairée d'un large sourire.
— Tak, tak.
— Dyen dobre !
— Dyen dobre.

J'ai dévoré douze pierogis avec confiture d'oignons et crème sûre, arrosés d'une bière à trois sous. Les Habs ont gagné. Je suis rentré dormir. Je devais ronfler à 11h30. Tôt debout, ramassage de mes chemises qui traînent partout. Hop, dans le sac. Cætera.

Me vlà à la buanderie en train de choisir le cycle. Et je me demande soudain combien de fois j'ai mis mon linge dans une machine à laver, et dans combien de villes et dans combien de pays, dans ma vie. Je me rappelle d'une salle de lavage complètement bigarrée en Ukraine et d'une autre toute ouverte sur la plage à Cienfuegos… Et je me demande soudain combien de fois je mettrai encore mon linge dans une machine à laver, avant le grand jour où je changerai d'univers. Pis, y a-tu des machines à laver, au ciel ? Va savoir.

vendredi 4 novembre 2011

C'était un Petit Bonheur

Une belle longue promenade le long de la vallée immense. Public charmant. Jam session entre deux chevronnés des anciennes pluies. Les escarpements, les vieilles pierres, la charge historique. Une certaine détente, aussi, que j'avais oubliée, si paradoxale dans ce creuset des fascismes ordinaires, une sorte de douceur générale au cœur de tant de dureté. Peine à croire. D'où sont donc sortis tous ces votes ? En tout cas, Québec est aussi anglicisée que Montréal, sinon plus. Ça frappe plus fort, dans ce bled à 95 % franco. Ce ne sont pas les anglophones, qui font progresser la langue de George Bush au Québec ; on dirait bien que ce sont les Québécois eux-mêmes. Il me semble que Malcom X parlait de ça manière très précise et impitoyable, non ? Ou était-ce Nietzsche ?

Pardonnez-moi de bâcler et de paraphraser sans vergogne, il me reste trois minutes… Je crois que la maxime était : «  il n'y a pas d'esclavage sans esclaves ». Et soudain, juste au moment de refermer le couvercle de mon ordine, je me sens presque convaincu d'avoir plutôt lu ça chez Wilhelm Reich. Psychologie de masse du Fascisme ? Tu-hu-huu ! Je me complais, je laisse ça ainsi. On y reviendra. Tsé. Des livres à vendre !

jeudi 3 novembre 2011

Ne jamais confondre mouvement et action

Les médias (sauf les blogues) ont fait preuve jusqu'ici d'une timidité plutôt saine à l'égard de mon nouvel opus (« d'où qu'y sort, le zig, y était où ? parti se la beurrer en cinoche comme tant d'autres, ou planqué dans quelque poste mou, à rédiger du pitch de pub de sent-bon à souliers ?…). Mais là, on dirait bien que ça commence à bouger le long des postes frontières. Encore quelques heures et je commencerai à exister dans cette dimension-là. De l'autre côté du miroir. Enfin, un personnage qu'ils inventeront et qui portera mon nom et aura des aventures qui ressembleront aux miennes apparaîtra sur scène, quoi. Et sans ce rituel marrant qui sert de charnière à la pérennité, à la suite, à la capacité d'endurance de mes poumons littéraires, eh bien, rien. Bravo pour ton article, on dira. Alors que moi, c'est le roman, que j'ai écrit. Eh. « Pas plus haut que le verre », disent les vieux de mon patelin. « Ong va à plageuh ? ah-si-si, mais viteu-fait, heing ! »

mercredi 2 novembre 2011

Demain, Québec la ville


5h à 7h

Ville-Marie la vieille

Je marche toujours autant, sinon plus qu'il y a dix jours, à la différence que depuis vendredi dernier j'ai remis les mains sur (ou les pieds dans) mes fantastiques chaussures de marche. Du coup, je n'ai plus mal au dos et mes petits petons ont désenflé. Bonheur.

Je bosse dans des cafés dotés d'Internet et je bois trop d'espresso.

Plusieurs m'ont demandé comment s'est passé mon lancement. En fait, pour tout dire, c'était monstrueux. Il y avait un monde fou, les bouquins se sont envolés, le vin s'est évaporé, les croutines ont été entièrement dévorées. Voilà.

Je n'avais pas lu un aussi bon livre depuis longtemps. Samuel Archibald, Arvida. Fiou !

Je suis et je demeure une grosse mauviette, c'est bien connu. Je longe la rue Messier et les larmes giclent. Je tourne sur Marie-Anne et je sanglote, je m'assieds sur un banc face à ma vieille coop et je m'étrangle dans ma morve. Parc Laurier, DeBullion, De la Roche, Saint-Dominique, Saint-Laurent…

Hier j'ai branché mon disque dur de sauvegarde resté derrière, qui contenait des tas de trucs perdus lorsque mon ordi s'est noyé dans le canal du midi en 2008. J'ai pu ainsi réécouter le projet d'album que j'avais en chantier à l'époque et que je terminerai peut-être cet hiver, si les circonstances et les biorythmes le permettent.

J'ai relu des textes et des lettres de l'époque. J'étais vraiment dans une drôle de période de ma vie. Disons que je peux affirmer sans ambages ni fausse modestie avoir été, entre 2005 et 2008, pas mal cinglé. Ça m'apparaît de manière si limpide aujourd'hui. Ça veut peut-être dire que je suis en voie de guérison.

C'est fou, Montréal, quand on veut aller quelque part, c'est ouvert.

Et partout les vélos, les vélos, les vélos ! Il y en a plus que jamais, c'est prodigieux.

J'ai finalement pris un café aux Co'pains d'Abord, mon ancien quartier général. Le charme opère toujours. À éviter absolument si j'espère abattre du boulot.

J'ai répété avec le trio La Solde. Au bout d'une heure, le son s'est mis à se caler. Je suis reparti avec les joues en feu d'avoir souri.

mardi 1 novembre 2011

Le Gouffre narcissique

Croisé une ancienne voisine dans un café. Elle est venue s'asseoir tout naturellement à la table que je partageais avec un vieux pote.
— Eh, je t'ai pas vu depuis longtemps ici…
— Ouais, j'habite en Ff…
— C'est le fun. Moi je reviens de faire mon yoga pis d'aller voir ma sœur est enceinte sont ben elle pis son chum travaille à Saint-Bruno y s'est trouvé une job din pâtes et papiers mais dans un bureau pis là j'ai mal au ventre cette semaine chpense que chus nerveuse à cause de mon logement j'ai une fuite au-dessus de la toilette pis mon proprio y'est jamais là y passe l'hiver en Floride faque…

***

Elle a râlé pendant 50 minutes contre les gens qui râlent. Elle est particulièrement en furie contre tous ceux qui n'aiment pas l'hiver. On se tait, on attend que ça passe. Elle finit par respirer et mon pote me demande comment s'est passé mon voyage. J'ouvre à peine la bouche pour commencer :
— Ben, c'était énorme, évidemment. La première année j'ai hiberné à Cognac et…

La vieille voisine se lève en plein milieu de ma première phrase et enroule son foulard. Elle salue comme si on s'était vus la veille. Son sac à dos renverse le verre qu'on lui a offert. Elle décoiffe mon pote avec sa manche de manteau. La voilà sur la rue. Elle ne réalisera jamais que j'ai été parti quatre ans, que j'ai fait le tour de l'Europe à vélo, que j'ai traversé les Alpes, dormi le long de la Prout, campé en Transylvanie, traversé un pont de dix kilomètres sur la mer du Nord vent de face… Au moins elle fait son yoga, la brave petite.

En tout cas, si j'avais eu dix secondes de droit de parole, je lui aurais fait bien plaisir en affirmant que moi aussi j'adore l'hiver…  depuis que j'habite en Languedoc-Roussillon.