lundi 21 novembre 2011

Deux Sanglots et un frisson

Il était tard la nuit lorsque nous sommes sortis du Cheval Blanc. J'avais picolé au scotch tout au long du salon et puis j'avais ajouté deux steiners dans un bar sympa en regardant le match et j'ai perdu le compte vers minuit. Gom a habilement libéré son vélo de ses chaînes, on s'est fait un gros câlin d'anciens champions qui ont dansé ensemble dans le cercle de feu puis, zoup, il était loin en train de caracoler dans la pente aigüe qui mène à la Petite Italie.

Moi je marchais aussi droit qu'un papillon qui vient de sucer quinze marguerites et trois myosotis. Un couple a été forcé de m'esquiver dans ma maladresse. Ils se tenaient la main en marchant. J'ai regardé leurs mains, j'ai sondé leurs regards, le temps d'une seconde. Et quatre pas plus loin j'ai éclaté en longs sanglots bruyants. J'entends dans ma tête le jeune Mellencamp : « Oh yeah, life goes on long after the thrill of living is gone… »

Le lendemain. J'ai couru de ma dédicace à l'empilade de tentes des Indignés. Les auteurs passaient l'un après l'autre et lisaient un extrait à un demi-cercle d'auteurs parmi lesquels se tenaient un ou deux habitants du campement. Nous étions encore une fois entre nous. Enfin. Je suis venu, j'ai vu, j'ai lu.

Hier soir je suis allé prendre un pot avec ma pote Miléna. C'était une soirée à micro ouvert. Eh bien, les jeunes musiciens québécois chantent désormais en harmonie, chose qui était rarissime jadis. Ils jouent également de la guitare avec les doigts (merde, moi qui ai mis vingt ans à y arriver) et tapent du pied. Deux duos splendides qu'un petit mièvre affecté n'est pas parvenu à faire oublier ont été suivis par une véritable splendeur. Un jeune contre-bassiste accompagnait un guitariste. Ils étaient drôles et modestes, chantaient à ravir, souriants, intenses, concentrés. Hank Williams, etc. Un truc à te réchauffer le cœur et les pieds. Un petit moment de grâce, d'émotion esthétique. J'y retournerai. J'apporterai ma Thinline et mon bottleneck. Au cas.

Et puis ce matin. Après avoir feuilleté toute la semaine au Salon des centaines et des centaines de bouquins, tous plus best-sellers et primés les uns que les autres, avec une sorte d'effroi et de vertige, après avoir contenu la violence électrique de mon aversion, après avoir été gentil, après avoir souri, ce matin, bref, je me lève. Je m'étire un peu et me dirige vers la toilette. Comme j'ai l'habitude d'y lire, je prends au hasard un ouvrage dans la pile grandissante des livres que je récupère chez mes potes et qui s'accumulent dans une boîte. J'entre dans la salle de bain, je m'assieds sur le trône et j'ouvre. C'est In Our Time du vieux Hem. À la dernière page de Indian Camp, une grande giclée de larmes me prend par l'intérieur. Je dépose le livre. J'appuie ma tête entre mes mains. Mes joues sont brûlantes de fièvre. La limpidité du travail bien fait me heurte de face comme un train de marchandise en pleine nuit.

Du solide, tabarnak. Du solide.

5 commentaires:

Gomeux a dit...

Alléluia!

Miléna a dit...

"je marchais aussi droit qu'un papillon qui vient de sucer quinze marguerites et trois myosotis"...

Je décrirais mon ivresse mentale d'hier de la même façon. :0)

MakesmewonderHum a dit...

Opposer la vie et la mort avec presque le même geste d'une lame.

Il en reste tant d'autres pour toi à peindre avec tes mots.

Mistral a dit...

T'es seul juge, évidemment, de ton ouvrage, comme Hem l'était du sien et peut-être n'était-il pas aussi satisfait de Indian Camp qu'on pourrait le croire, anyway moi, pour ce que ça vaut, je réitère que tu sais écrire avec la limpidité du travail bien fait mieux qu'à peu près n'importe qui, quand ça te dit.

Si la saga Duncan est sua glace pour une secousse, tu oseras peut-être un roman écrit comme tu écris ici. Au risque qu'ils découvrent ta vraie mesure de civilisation.

Lyes.

É. a dit...

Ah, y a ben du gros stock dans le garde-manger. L'Odyscycle sera comme une charnière.