dimanche 6 novembre 2011

Exit

Un membre très proche de ma famille me téléphone. Il n'était pas au courant des événements que je m'apprête à tenir à Montréal. Je lui donne les dates en lui disant de voir sur mon blogue pour les coordonnées. Il ne connaissait pas Roule, Rosie… 
— Tape ericmccomber.com.

J'entre dans un café que j'ai fréquenté trois fois par semaine pendant vingt ans. La tenancière fait « allô. » Je vais m'asseoir au fond. Lorsqu'elle vient me porter ma tasse, elle se gratte la tempe, « t'étais tu en vacances ? ».
— Non, j'habite en France, pis avant, j'ai vécu dans ma tente, à vélo… dinz'Europes.
— Ah ouain. Me semblait que ch't'avais pas vu depuis une couple de semaines… 
— Quatre ans et deux mois.
— Je t'apporte le menu ?

Partout où porte mon regard, partout où je tends l'oreille, gronde le message, tonitruant comme le fracas d'un torrent, le tonnerre de silence qui estompe les soi-disants rapports humains. Je m'en suis un peu fait croire, on dirait, encore, et malgré les longues montées solitaires dans les Alpes ou les Carpates, malgré les jours initiatiques à Bialowiesza, malgré les semaines à méditer en blues ouvert au sommet de la Dune, malgré les pluies, les grêles, les neiges, les casses, les crevaisons, les coups de mou, les décrochages, les jours-sans, les glorieuses, les vols, les vents, les cols, les accidents déterminants, les coups de chance, les crépuscules kaléidoscopiques, les amitiés inouïes, les aurores enchanteresses, les baisers furieux, les adieux minables, les retrouvailles incendiaires, les bassesses meurtrières, malgré les eaux sous les ponts, les trotteuses usées, les pieds ensablés, les mains crevassées, les stries des éraflures, les crevasses des enflures, le halo des éblouissements, le poids des éboulements, le râle des enroulements… Malgré la caresse du bleu, la fraîcheur du noir, la brûlure du rouge et les délices du vert, je dois encore remettre sur le métier cette plaie vieille de la nuit des gamètes et tenter une nouvelle fois d'intégrer cette notion prodigieusement indigeste, mise en mots par Ionesco avec tant d'éloquence : À quoi bon tout ?


Seule arme contre cette affreuse angoisse, ce gros chasseur balafré d'Hemingway, qui nous prévenait dès les années trente : La première chose, c'est durer.

13 commentaires:

Anonyme a dit...

durer, pour etre là quand viendra l'aube magnifique.
Love
Frankie

Anonyme a dit...

Ça dépend de ce qui te motive Éric : faire les choses parce que tu veux qu'on se souvienne de toi ou simplement parce qu'elles te font du bien.

La notion de durée peut prendre un tout autre sens dépendamment de ta réponse...

;o)

Mel xx

É. a dit...

Je cite souvent Woody Allen, pour qui il faut choisir entre viser la reconnaissance et viser l'art. Il aime dire qu'il est possible d'obtenir l'un et l'autre, mais pas de les viser en même temps. J'ose espérer qu'il est clair pour quiconque a consommé mes œuvres à quelque degré que ce soit que je n'ai jamais eu la reconnaissance dans ma ligne de mire, mais que je me suis systématiquement préoccupé de livrer les œuvres les plus achevées possible. Tout cela étant posé, dit et digéré, rien n'oblige un professionnel à se satisfaire de sa famine ou un être humain à nier la tristesse du spectacle de la cécité grandissante qui afflige ses contemporains.

Quand on est un jeune artiste, on voit les artistes pleins de marde devenir des vedettes et on se dit à tort : « c'est la merde qui marche ». Faux. Ce qui marche est ce qui marche. Bronstin disait dans The Image que les stars sont surtout connues pour leur célébrité, qui n'a désormais plus rien à voir avec la qualité intrinsèque de leur art. Un génie comme Joyce ou Hemingway ne prouve pas par sa célébrité que le système fonctionne. Comme un Marc Lévy ou une Nancy Huston ne prouvent pas que l'humanité n'est peuplée que de morons. C'est simplement que les bons vendeurs vendent bien, quelle que soit la poutine qu'on leur fourgue.

À nous, public, de séparer le caca de la blanquette.

Anonyme a dit...

La tenancière, contrairement à ton ancienne voisine, ne semble pas t'avoir fait le récit de ses mésaventures... C'est quand même une nette amélioration non ?

;o)

Mel

Anonyme a dit...

Au fait, le bosquet de séquoias égratigne l'intérieur de mes lunettes, mais si toi-même tu en portais, les verres ne tiendraient carrément pas en place... :o)

N.B. Si le Maître veut me foutre des baffes pour mon insolence, je serai aisément repérable au SLM le 18 novembre. ;o)

Bises

Mel

É. a dit...

En fait, j'ai des témoins, la tenancière a effectivement ensuite tenu à raconter le menu détail des aventures de ses coiffures des quatre dernières années.

Quant au SLM, c'est le pire endroit au monde pour foutre des baffes à qui que ce soit. Le public, souvent assoiffé de bons sentiments et de meilleures intentions, serait horrifié, bouleversé, et éventuellement, les ventes des livres de recettes de Janette Bertrand et les dédicaces de Pipo, champion de Starpoutine-le-loft-cacanémique risqueraient de se voir perturbées. S'il te faut absolument des baffes, nous irons nous isoler quelque part avec Anne Archet, qui se fera un plaisir de te contenter pendant que je teste mon tout nouvel appareil photo.

Bises!

Laure K. a dit...

yak ! le retour au bled, pas si facile de faire comme si, comme si y avait rien eut d'autre d'important à dire.

É. a dit...

À vrai dire, j'avais oublié à quel point le second sport national québécois après le hockey n'est pas le curling, mais bien le déni.

jipet a dit...

l'important, c'est durer. (rappelle le film avec romy schneider)
comme l'étudiant dans le film de pérec avec les chaussettes roses dans la bassine, aussi. mais au moins, t'aurais une bonne dose de souvenirs palpitants qui feraient que ton flot de mots serait irrigué par tout ce qui te pousse derrière. encore du mimétisme ? (parle de mon style après t'avoir lu)
ionesco, il avait un personnage qui disait "j'ai mal aux dents", en leitmotiv avachi d'étudiante "désespérée", ou plutôt décérébrée, aussi. j'aimais bien relire ionesco au CDI, et prévert, la bataille de chéplukoi.

tu devrais repartir faire un tour. avant de chopper une maladie des mandibules. irrémédiable dans certains cas.

bise!

jp la gourde a dit...

la sincérité dans un monde de leurre. je suis classé comme le rejet. je peux péter et faire rire la foule anémiée du bulbe, comme je le suis. les instants n'existent plus. ressentir est dépassé. il n'y a plus qu'à attendre. la terreur s'est éféminée.
la queue basse, les hommes pouponent leurs chariots. la plupart.
j'ai encore croisé le regard fier d'un type qui croit encore au vivant, mais pour combien de temps ?
d'ailleurs, il était déjà là l'an dernier. je le respecte en ayant honte de moi, mais pas trop.
la paranoïa s'est emparée de toutes les cellules. la réalité renversée est le constat de mon impuissance à savoir choisir. me souviens que tu voulais m'emmener à vélo vers 2008. c'était peut-être comme les tanks en carton de la première guerre d'irak.

hemingway aurait mis un terme à sa propre durée dans un soir de déception. parce qu'il se sentait s'avachir et ne supportait pas de trainer sa carcasse avec moins d'énergie que par le temps. il se sentait faiblir. il en voulait peut-être trop.

je te souhaite pas de te suicider. ça sert à rien. sinon à finir. et encore. par les temps qui courent, ce n'est même plus sûr. comme dirait philip josé farmer.

bye.

jp a dit...

quand on ne tient qu'à soi, on ne possède vraiment pas grand chose. et c'est même pas mon cas.

un peu d'automartelage inculqué par la recherche de personalité factice :

http://www.youtube.com/watch?v=p2MDlvg-4qc

blurp.

Anonyme a dit...

Wow !

Mel

anne des ocreries a dit...

" la première chose, c'est durer" - ouais, pis c'est déjà bien assez dur et bien assez chiant....des fois, t'as juste envie de te dire : " et si je lâchais, hein ?" ; de toute façon, comme personne s'en apercevrait....à quoi bon tenir ? ou lâcher ? ça fera le même effet pour le reste du monde, pas vrai ? un pet sur une toile cirée.....