jeudi 1 décembre 2011

Tommy Who?

Vu Tommy Fréchette sur la rue Mont-Royal. Il chantait sous la pluie un vieux morceau fatigué de ces cro-magnons de Bon Jovi et sa guitare était toute trempée. Il n'était pas suffisamment vêtu pour la saison et ses long cheveux avaient quelque chose de pitoyable, collés et plaqués sur son crâne comme ça, dégoulinants. Une sorte de casseau de frites en voie de décomposition lui servait de chapeau et j'ai l'impression que les trois ou quatre pièces qui y pourrissaient n'avaient pas accueilli de petits nouveaux depuis un bon bout de temps.

Il ne m'a pas reconnu, mais je crois que la flotte l'aveuglait en drainant dans ses yeux le fard noir dont il orne depuis toujours ses paupières grasses et flapies. Ça lui faisait des larmes de charbon le long des joues. Ça lui creusait la tronche de crevasses effrayantes. Il a entonné Start me up. Peine perdue, je me suis dit. Rien ne va plus jamais te faire démarrer.

À ce moment précis, une vieille dame a jeté un billet de 5$ dans sa barquette. Il a eu l'air soulagé, s'est rengorgé et s'est même mis à esquisser sommairement quelques girations eighties, style Axle Rose atténué par le froid et l'âge. Les gouttelettes ruisselaient au bout des franges de sa veste.

J'étais appuyé sur le mur, bien à l'abri de l'ondée sous la tonnelle d'un épicier. Légèrement ému, j'allais demander à Tommy ce qui avait pu le réduire à ça, lui qu'on voyait en 2006 sur d'immenses scènes aux côtés de quelques superstars aux fortunes plus-que-cathodiques. Je tenais ma chapka entre mes mains, j'hésitais, je cherchais les bons mots. Le vieux Tommy faisait peine à voir. Un vrai mendiant. Il a quand même gardé son coup de pic net et incisif et sa voix bien âcre. La vieille s'est approchée de moi, je me suis penché vers elle, croyant qu'elle allait me parler. À mon complet ébaudissement elle a glissé la main dans mon couvre-chef. Comme ça. Puis elle a tapoté mon poignet en hochant la tête. L'air de murmurer « pauvti ». Elle est partie sans mot dire. Dans ma capine, il y avait, plié en huit, un billet de 10$. Tommy a épongé son front avec la manche de sa veste.

Je l'ai bien dévisagé. Même pas certain que ça soit lui, finalement. Et puis, pas certain de vouloir savoir ce qu'il est advenu de Maureen, qui m'avait quitté pour aller lui fabriquer deux petits monstres braillards et baveux, pas certain de vouloir connaître le destin de la Stratocaster SRV que je lui ai vendue avant de partir en voyage, non plus. Je suppose qu'on trouve tout ça au clou, sur Masson au coin d'Iberville… Ou alors enfoui quelque part.

3 commentaires:

piedssurterre a dit...

5$ pour lui 10$ pour toi, sans même que tu chantes, elle est pas belle la vie ?
:0)

MakesmewonderHum a dit...

Est-ce que traduire les émotions de ses propres réalités ne l'emporte pas sur celles que l'on suscite par la fiction? Avec ce Tommy, on a l'impression d'y être et attristé, aussi.

Laure K. a dit...

Cette scène-là, et puis les mots du souffleur qui vont avec, son déroulé et tout ce qui en coule, fichtre! ça donnerai presque envie de lire La Solde.
;-)