vendredi 20 avril 2012

Faux Départ

Je connais bien ce petit garçon. Il y a longtemps que je lui parle. Nous prenons le bus ensemble et tout au long nous discutons de choses et d'autres, mais surtout de musique rock. Il est très curieux et pose question par dessus question avant que je ne puisse y répondre.
— Combien ça vaut une Telecaster, toi t'en as une ? Je t'ai vu avec l'autre jour. Tu l'as depuis longtemps ?
— Ah, oui, ça fait…
— Il est bon, Johnny Winter, plus bon que Slash et tous ces branleurs. Moi j'aime aussi John Lee Hooker, mais Steevie Ray m'énerve, avec ses costumes, tu crois que c'est qui, le meilleur ?
— Euh, drôle de question, déjà, parmi les survivants, ou dans toute l'histoire, parce que…
— Moi j'aime ça Pink Floyd, mais juste les vieux disques, après c'est des branleurs. Toi tu peux jouer le solo de Time ? Tu me le montrerais, dis ?
— Oh, c'est pas évident, ça a l'air facile, comme ça, mais euh…
— Il avait quoi comme ampli, Gilmour, pas Marshall, hein ? C'est des amplis de branleurs, ça, non ?…

Nous arrivons à l'arrêt. J'achète le journal et le temps que je me retourne mon petit ami a rejoint ses copains. Il sortent des canettes d'un sac posé entre leurs pieds. Il y a des boissons gazeuses mais également de la bière et je remarque que mon compagnon de voyage s'en décapsule une. Je me dis qu'il est vraiment trop jeune pour boire et je me sens une responsabilité morale d'intervenir. Je m'approche. Puis, au moment d'ouvrir la bouche, je réalise qu'il n'a plus huit ans, qu'il est désormais un ado, grand et fort, qui se tient tout droit parmi ses amis, sûr de lui. Il ne se tourne pas vers moi et je tire discrètement ma révérence.

Je traverse la placette pour me rendre là où je vais, c'est-à-dire dans une sorte de garage vide dans lequel mon linge sèche sur la corde. Je ferme la porte et je commence à me déshabiller. Je porte un cuissard de vélo très compliqué dont les bretelles s'entortillent autour de mes chevilles et je n'arrive pas à le retirer. En gigotant bêtement pour tenter de dégager ma jambe, je perds l'équilibre. Une sensation de bonheur m'envahit pourtant. En fait, je suis à même de soulever mes deux pieds du sol sans tomber. Je m'élève simplement dans les airs. Oh, putain, ça y est, je vole ! Vite, montrer ça à tout le monde. Maladroit, je bascule et je tombe presque la face la première sur le béton. Mais à cinq centimètres, je flotte. Je désire nager jusqu'au plafond et c'est chose faite. Je désire tourner à gauche et à droite à quatre mètres du sol. C'est chose faite. Alors, je me dis, merde. Merde, je suis mort ? Encore ? Mon cœur a lâché ? Si je vois mon corps gisant au sol, c'est que ça y est. Je pivote dans les airs et je me retourne, mais il n'y a absolument rien sur le plancher du garage. Eh ben. Tidiii tidii tidii…

Tidiii tidii tidii… Une force s'empare de moi, irrésistible. Tidiii tidii tidii. Je rentre dans le normal. Tidiii tidii tidii… Une main prend la mienne et enserre mes doigts. Tidiii tidii tidii… Je crois que c'est la main de mon espiègle voisine, qui dort parfois chez moi. En tout cas, c'est son réveil-matin qui vient de briser l'éther. Je serre cette main. Ce sont de gros doigts d'homme. Des doigts couverts de cals et de cicatrices. Des doigts de bagarreur et de musicien. Ce sont mes doigts. En fait, la main astrale serre la main du corps prosaïque. Et ça y est, je suis de retour en ce monde.

13 commentaires:

zoé lucider a dit...

Hmmm! Gaffe à pas trop t'envoler souvent, même si ça nous donne ce savoureux billet. Bizzzz.

La Rouge a dit...

Tu me pardonneras mon indiscrétion, mais comme tes billets avant parlaient d'un mal mystérieux et que je lis ça. Est-ce que tes charmants médecins ont fait un scanner de la tête? Ça serait bien si ce que tu racontes t'es vraiment arrivé, ça serait important je crois et si c'est de la fiction envoi ce message promener. Je ne suis pas médecin donc...prends soin de toi.

Éric McComber a dit...

Madame Rouge, ignorez-vous donc — c'est pourtant de notoriété intersidérale — que ma tête est trop grosse pour entrer dans les scanners ?

La Rouge a dit...

Oh! Je ne suis pas à jour dans les potins comme certains aime à le penser, je préfère en fabriquer des farfelues, c'est plus amusant. Vous avez là, un fort GROS problème et je ne parle pas de vos relations avec les batraciennes qui n'arrangent rien. ;)

Éric McComber a dit...

Il y a de la place pour une caisse entière de grenouilles dans ma chambre, alors ça ne sert à rien d'entrer comme ça en rivalité stérile. D'ailleurs Modestine n'a plus de croquettes et elle fait dire qu'elle accueille à griffes ouvertes toutes les formes de vies désirant partager notre existence.

Comme disait Sophocles (ou était-ce Prescott Bush ?), le tigre et l'agnelle partageront le même lit, mais l'agnelle ne dormira pas beaucoup.

RAINETTE a dit...

Puisque vous en parlez, je veux bien ne pas dormir mais pas nécessairement dans le lit de Modestine (encore moins dans celui de Madame Rouge qui me cherche là...)....oups, je viens de me réveiller. Quel voyage astral !

Laure K. a dit...

ben merde, c'est un drôle de délire ça, mac. mmh...

La Rouge a dit...

Ben je la cherche toujours LaVarte, c'est parce que sinon la vie est plate sans elle. Tu comprends, c'est beaucoup plus d'amour qu'il n'y paraît. Faut juste pas lui dire à la batracienne mais je refuse de dormir à côté d'elle, elle risquerait de me piquer avec une aiguille vaudou et me prendre pour une poupée..

RAINETTE a dit...

Une belle déclaration d'amour de maigne, ça se prend bin !

Laure K. a dit...

bon je peux pas t'envoyer un Steevie Ray Vaughan après ça... quoi que The boys are back in town ou Whisky in a jail me rappelle de bons souvenirs chez un imprimeur... mon premier stage à 15 ans, les mains dans l'encrier, à l'ancienne, quoi !
bize l'artiste

Laure K. a dit...

Arght ! toutes mes confuses, il s'agissait de Thin Lizzy et de whiskey in a Jar et les boys are...

http://youtu.be/xxioAqOz_hk

Miléna a dit...

"la main astrale sert la main du corps prosaïque".

fichtre, comme on dit. Ça me fout les boules. Après, on me trouve bizarre avec mes envolées de sorcières et un baiser de Dieu-lune.

Mighty Mélissa LeBlanc a dit...

Je voulais te l'écrire l'autre jour chez ma soeur mais le com a pas passé...

C'est de bonne augure ce rêve, tellement.

Mais tu le sais déjà non?