mardi 21 août 2012

Fucking Frog

Ce matin, sur le tapis du studio, un truc brillait. J'ai cru que c'était un éclat de verre. La Polonaise qui est passée en coup de vent il y a un mois avait tendance à tout casser… Je me penche pour prendre le petit soleil entre le pouce et l'index…


C'est au cours d'un match de hockey, il y a cent ans. Un gros con me traite de «fucking french frog». Ça me pince un peu dans le feu de l'action, mais c'est une soirée où tout me réussit, je marque de tous les angles, je tente une passe, ça dévie trois fois et ça entre dans la lucarne, machin. Le lendemain, attablé au Divan sur Mont-Royal, avec ma plume adorée, mon encre verte, mon café corsé et fumant, ça me revient. Comme une balafre. Je laisse dériver mon regard au hasard en me remémorant mes pires anecdotes dans la catégorie. Évidemment, avec des tas de sangs tout mêlés dans mes veines, je dois admettre que la pureté de la race, la suprématie, ragnablablagna, boah, ça peut difficilement m'inclure. Mais quelque chose de plus grand me blesse, me heurte, me laisse des traces.

Presque une demi-heure a passé. Tout à coup, je remarque Mathilde au fond du café. À l'époque, j'ignore encore son nom, ce qu'elle fait, son génie, tout. Je ne sais qu'une chose, elle a le regard si ancien qu'on la dirait ambassadrice des plus vieilles âmes de la Terre. Elle a sans doute été jadis incarnée en colline du Caucase, ou en lac Écossais, un truc calme et majestueux. Vite, je baisse les yeux. Ne pas la regarder tout le temps comme un con, surtout. Surtout.

Ma plume trace son chemin dans l'immensité blanche de la pulpe vierge. Page après page, les lits et les ratures se succèdent, lovés les uns contre les autres, et je file allègrement d'une idée à une autre, comme une couturière d'expérience qui assemble en chantant les pans de lin d'un costume. Mais là, près de la sortie, mouvement. Un étalage. Une grande forme noire. J'émerge. Mathilde est là. Elle prend les objets l'un après l'autre. Soupèse, décortique du regard, semble chercher à comprendre les équilibres, les vertus et défaillances de chaque pièce. Elle s'attarde longtemps sur une petite broche que je vois mal d'où je suis. Mais je prends note de l'endroit où elle le repose. Deuxième rangée, troisième case.

Lorsqu'elle est partie, je vais voir l'étalage. C'est une broche qui représente une grenouille dont les yeux sont des faux diamants très brillants. Fucking frog. Comme je suis sur le point de me mettre à voyager et que mon béret argentin, ma boina, a récemment perdu son étoile — c'est une autre histoire — je sors mon porte-feuille. Je crois bien, d'ailleurs, que c'est le seul bijou que j'ai acheté de ma vie. J'ai offert beaucoup de fleurs, au cours de mon existence, mais franchement… des bijoux… J'ai épinglé cette grenouille sur ma boina, où elle se trouve encore, de nombreuses années et des dizaines de milliers de kilomètres plus loin. Un jour, on me fit la remarque que ma grenouille était borgne. Eh oui, elle avait perdu un œil, je ne sais où, entre Vienne et Novi Sad.

Enfin, l'an dernier, à Arles, je me préparais à jouer du blues sur la rue de la République, lorsqu'en déposant la casquette par terre pour recueillir les sous des mélomanes, je remarquai que ma frog était désormais aveugle. Peut-être était-ce pour mieux faire pitié et émouvoir les badauds, peut-être voulait-elle mieux entendre et éloigner ainsi les nombreuses distractions des la rue bigarrée, peut-être encore, la montée du fascisme dans son pays d'origine avait-elle horrifié la petite bête au point de lui donner envie de se boucher la vue. Va savoir.


Debout dans le soleil matinal, je regarde de près l'étoile que je viens de ramasser. On dirait un joyau, mais oui, c'est un diamant. Enfin, un diamant en toc. Ma grenouille ! Oh, là-là, un de ses yeux vient miraculeusement de refaire surface sur le tapis tout neuf de mon studio fraîchement installé. Il se trouvait peut-être au fond d'une des poches des nombreuses housses de guitares qui entrent et sortent de mon local ces jours-ci. Ou alors, sentant le vent tourner, ma fucking frog a eu envie de poser son regard brillant sur l'avenir immédiat de son vieux pays et s'est mise à rappeler à elle ses petits yeux égarés. Si jamais ça sonne à ma porte dans les prochaines semaines et que je ne vois personne sur le palier, mais qu'en me penchant au niveau de la pierre, j'y trouve un faux diamant de la taille d'une prunelle de grenouille, je saurai que tout est possible. Et même, je me coucherai le soir comme jadis, quand j'étais jeune et bête, gorgé d'optimisme.

11 commentaires:

gaétan a dit...

Croisons les doigts alorsd.

Gomeux a dit...

Sacrament, mon vieux, tu torches.
Je viens de me taper un mois de tes billets en accéléré, c'est du bonbon.

RAINETTE (l'énigmatique) a dit...

eh bin, tu m'avais pas dit ça petit cachottier !

manouche a dit...

Une boite pleine des yeux de trois générations de broches animalières aux fins de réparations maisons, ou la cécité des uns peut donner la vue aux autres....

almanachronique a dit...

J'en ai plein les tiroirs des zieux de grenouilles et de toutes les tailles les zieux...
je te les garde pour un jour..
Croââw!

anne des ocreries a dit...

cette brave vieille grenouille. :)

'Tsuki a dit...

Belle aventure...

Bat, tnat que ce n'est pas crazy frog en tournée, hein...

helenablue a dit...

Suis toute émue, c'est vraiment très beau cette histoire d'oeil, de grenouille et d'amour...
Un studio, d'enregistrement?

Jean-François Thibaud a dit...

méga méga

Moi j'essaie de me tenir à jour pour suivre le débit assez hallucinant de ton blogue ces derniers temps.

Ce texte est vraiment fort.

En ce moment je lutte pour ma survie efective et bêtement marérielle.Vous reviendrai bientôt en un morceau.

Éric McComber a dit...

Allez, Mendel ! À tout de suite, du bon côté de l'arc-en-ciel.

Jean-François Thibaud a dit...

...beau lapsus...effective au lieu de affective

j