vendredi 25 juillet 2014

Rade

L'autre soir, il devait faire oh, dans le voisinage de 21:45. J'entreprenais tout juste ma promenade lorsque j'entendis des hurlements. C'était une voix éraillée, sèche, comme un fluide qu'on doit forcer à jaillir d'une outre craquelée. C'était une voix vieille, mais qui avait les intonations plaignardes des enfants un peu niais, ceux qu'on a pas trop envie d'inviter mais qu'on tolère parce que nos parents nous ont expliqué…

Cette voix, donc, cet égosillement, ce glapissement résonnait contre les vieilles pierres du village dans les parages de mon ancien coin, la Place Astruc. Astuc, héros sauvain médiéval de la médecine, et… savant. L'objet de la commotion ? Un monsieur s'agitait là, à l'extérieur de la place, juste à l'entrée, et vociférait de toute la force de ses poumons déjà plus très jeunes. Avant chaque envolée, il retombait sur ses talons, remplissait d'air courroucé sa petite cage thoracique et grimpait sur le bout de ses mignonnes chaussures en écartant les bras pour laisser sortir un nouveau chapelet d'invectives. L'objet de sa vindicte ? Des enfants qui jouaient en piaillant autour de la fontaine.

Je suis passé à côté de lui sans le voir. Perdu dans mes pensées. Puis j'ai observé deux minutes le manège. J'ai poursuivi ma route, qui me faisait contourner ladite fontaine. Là se tenaient quelques parents d'origine germanophone, tous tournés vers le petit bourgeois furieux. Ils s'interrogeaient à voix haute. Was es ist? Que veut-il ? Que dit-il ? Je crois qu'il en a contre les gamins. Oh, les enfants, baissez le ton, un peu, on dérange… Abeh abeh, laisse-les faire, oh, il est même pas dix heures, scheisse! Certains des adultes m'ont vu sortir de l'ombre et j'ai compris à leurs têtes qu'ils ont cru un instant que j'étais à l'origine de ces cris (dix fois plus stridents et désagréables que ceux des mômes). Je leur ai adressé un sourire en disant d'une voix laconique, presque sépulcrale :
— Qui a-t-il de plus beau, de plus important, de plus émouvant, en ce bas-monde, que des enfants qui jouent, qui s'amusent, près d'une fontaine, sous les étoiles, l'été ?
Les boches se sont détendu. Une des femmes a rigolé. J'ai passé mon chemin. L'écho des lamentations du grincheux s'est éloigné à la vitesse de mes pas sur les calades du faubourg.

Une demi-heure plus tard, dans les bois où je m'orientais grâce au clair-de-lune, j'ai été pris d'une grande et inconsolable crise de sanglots. J'ai été forcé de poser le cul sur une pierre à force de gémissements. Il m'est apparu que ce voyage commençait à mal tourner. Que ce grand navire, dont le gouvernail est la gravité et que le soleil pilote, était de plus en plus la proie d'une maladie contagieuse et foudroyante. Il y a cinquante ans, si mes souvenirs ne sont pas teintés de nostalgie, on comptait un dingue ou deux par tronçon de rue. Il faut désormais se résigner, se contenter de vivre parmi eux, d'implorer leur tolérance à eux, d'emprunter leur village, leur air, leur terre, leur eau. Eh oui, pauvre Humain.
C'est leur planète, maintenant.




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10 commentaires:

almanachronique a dit...

Ben voyons! pas de quoi se désoler...
les dingues sont le sel de la terre!
Sans ce vieux fou infantophobe tu nous aurais privé d'une belle page d'écriture...
Sèche tes larmes et mouche-toi un bon coup, part à la chasse aux mabouls et raconte-nous...

Denise a dit...

Y'a que ce qui m'inquiète le plus dans cette dégringolade humaine, c'est qu'avec le temps, je me reconnais de plus en plus d'affinités avec les fous qu'avec les sages.

Leur colère et leurs peurs envahissants me sont des plus familiers.

Mais moi, quand je craquerai, ce n'est pas les enfants que je vais engueuler.

Ce sera certes libérateur et cathartique, mais probablement pas tellement plus constructif...

M'enfin. Je retourne à mon vélo.

Éric McComber a dit...
Ce commentaire a été supprimé par l'auteur.
Éric McComber a dit...

Alma, Denise, continuamos. Siempre. « On ne peut pas dire de ceux qui ont donné leur vie pour le vivant qu'ils soient vraiment décédés ». C'est pas de moi.

The Beatles, Pierre Schaeffer et Pierre Henry (en fait, juste JP d'occitanie) a dit...

je pense que le fou aurait dû tuer les enfants à coups de mitraillette (ou de hache, ou juste de couteaux mal éfilés et rouillés), ainsi que les boches, et même toi. pi après, il les aurait concassés en tous petits bouts à grands coups de machettes, ou de pierres, ou juste à coups de pieds, et aurait pu pisser sur tout ça avant de le mettre au four, avec des navets, des huitres pourries et de la viande de steak hachée congelée volée dans le freezer de yvette dans lequel il aurait chié avant de repartir en se branlant et pensant à amanda lear en train de lui dire "petit poucet, oui, vas-y, jète moi encore tes perles de pierres dans la figure pendant que je peints un tableau, car celà me stimule à fond la créativité!", et après, quand tout serait cuit, il mangerait jusqu'en en être repu, en buvant de l'alcool, et pourrait tout à son loisir engouffrer les restes dans des poches en plastique spéciales pour congélateur, plus tard, et les disposer à loisir dans son congélateur, pour ne pas mourir de faim comme une cigale, cet hiver, la preuve :

http://www.youtube.com/watch?v=FO5ZQSftGCk

jp (tidoutit! aksident! a dit...

marie regardait toujours la photo-pochette d'un de mes cds de leadbelly que je me trainais en ressentant une sorte d'effroi authentique. elle disait toujours "NON!", avec un regard de chair de poule, quand elle le croisait. c'est la raison pour laquelle je pense qu'elle avait une âme, alors que moi...

c'est comme quand anne lisait dans mon arbre de vie et tombait sur la pochette de "viva la muerte" d'arrabal dessinée par topor pour 10/18, édition 1978, je crois... elle se mettait à détourner les yeux de ma mémoire en déglutissant... et moi, je restais là comme un con...

jp le âne a dit...

http://nsa07.casimages.com/img/2009/06/22/090622080406111018.jpg

anne m'avait dit "et toi, ça te fait rien cette image ? t'es nazi ou quoi ? mais dis-moi, qu'est-ce que tu ressens au fond ?"

et j'avais répondu : "la peur, et la culpabilité. c'est tout."

alors elle m'avait cherché, encore...

peigne à cheveux a dit...

on mettait ce genre de choses sur les yeux des gens vraiment vivant (le coton et les sparadraps noirs), y parait, dans les cellules des geoles de franco en espagne fasciste. pour les isoler et leur moudre la cervelle, pendant parfois des années. et certains n'étaient jamais libérés, dit-on, mais d'autres, si, un peu comme c'est arrivé à mandela, plus tard.

les lois de l'évolution selon le principe de choze a dit...

et donc, c'est pas pour critiquer mandela ni arrabal, mébon...

bzzzzzzzz (la mouche-zoby a dit...

"la torture, c'est une chose dont on ne ressortira jamais soi-même, avant de l'avoir vraiment vécu de son vivant"

(dantrik)

mais en même taon...